Les comics de Claire Duplan, arme de déconstruction féministe

© Claire Duplan - noneofmyjellyroll.blogspot.fr

Les illustrations et les comics de Claire Duplan, publiés sur son blog et dans son fanzine None of My Jelly Roll (en vente à la libraire Le Monte-en-l’Air à Paris et sur le site de Claire), viennent secouer le cocotier du patriarcat, dévoilant ses empreintes insidieuses dans le quotidien, jusque dans ton smartphone et au fond de tes collants dim.

Rencontre avec une auteure féministe qui prend la relève des Liv Strömquist et Pénélope Bagieu et qui n’est encore qu’à des débuts flamboyants.

Bonjour Claire, avant toutes choses, peux-tu nous parler en quelques mots de ton parcours de jeune artiste ?

Bonjour, je suis illustratrice freelance et auteure de bande dessinée. J’ai étudié l’image imprimée à l’Ensad dont je suis diplômée depuis 2016, et depuis je dessine pour des commandes et des projets de bande dessinée. J’ai créé le fanzine féministe None of my Jelly Roll pour mon projet de diplôme, j’ai fait les dessins, le texte, l’impression, le façonnage et j’essaye de le diffuser dans des festivals LGBTQ et féministes.

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© Claire Duplan – claireduplan.com

Pendant mes premières années d’études, je ne me sentais pas du tout capable de faire de la BD, ça me semblait fastidieux et élitiste. Je faisais surtout de la sérigraphie et de la gravure (ce qui est pas mal technique pourtant !) et c’est vraiment en dernière année que j’ai réalisé à quel point la BD était un médium ouvert et facile à s’approprier, et le meilleure moyen de raconter des histoires. Quand tu peux faire rire les gens avec trois cases vite dessinées, c’est motivant! Du coup j’ai continué comme ça et voilà et c’est comme ça qu’est née l’idée du fanzine.

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© Claire Duplan – noneofmyjellyroll.blogspot.fr

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Est-ce qu’il y a eu un déclic qui t’a donné l’impulsion de commencer à dessiner ces comics ?

Je crois que c’est plutôt une accumulation de choses, parce que mes BD sont pour la plupart issues de conversations avec des copines, ma mère ou des copines de ma mère, ou même des mecs, enfin souvent de « girlstalk » toutes générations confondues, dans lesquelles on parle très librement de travail, de condition féminine, de relations amoureuses ou de notre rapport à notre corps.

Il y avait tellement de choses qui se recoupaient dans les témoignages des nanas autour de moi, du ressentiment par rapport aux mêmes situations que je me suis dit « putain si on pouvait intégrer ça dès l’adolescence, prendre conscience de telle chose quand on est gamine on gagnerait un temps fou! ».

Je sais que ce sont des « girlstalk » qui m’ont permis de prendre conscience, de réaliser le comportement complètement aliéné que je pouvais avoir dans ma condition de femme, en tant que fille, artiste, petite copine, amante…

La propension qu’ont plus « naturellement » les femmes à parler de leurs sentiments et de prendre du recul sur leur vécu permet vraiment de transmettre des choses cruciales pour moi. Je sais que ce sont des « girlstalk » qui m’ont permis de prendre conscience, de réaliser le comportement complètement aliéné que je pouvais avoir dans ma condition de femme, en tant que fille, artiste, petite copine, amante… Il y a une forme de tradition orale dans l’histoire des femmes que je trouve sacrée, et retranscrire ces conversations en BD permettait de reproduire cette transmission, en moins cérémonial et de poser ma petite pierre à l’édifice avec humour.

Par exemple?

Il y a une BD qui me tenait beaucoup à coeur, c’était sur la mode des « dickpics« , je trouvais ça aberrant la manière dont certains mecs pouvaient t’envoyer des photos de leur bite hyper cadrée, sans que tu l’ai sollicité, en partant du principe que ça allait te plaire. L’ex d’une pote américaine l’avait gratifiée d’un dickpic en costume alors qu’elle ne lui avait pas parlé depuis six mois. Pleins de nanas se plaignent d’en recevoir de la part d’inconnus dans leur messagerie Instagram, et ça témoignage surtout d’une auto fascination de leur part plutôt que de vouloir partager quelque chose d’érotique. Attention, je ne suis pas contre un petit dickpic de temps en temps hein, mais pourquoi les représentation sexy des hommes hétéros seraient aussi codée, uniquement centrée sur ça? Des fesses ça fait trop gay?

Dans cette BD je montrais une nana qui envoie un selfie sexy à son mec, elle pose devant le miroir en lingerie sexy, se donne du mal et se fait belle, et il lui répond donc par UNIQUEMENT, sa bite. Je trouvais ça assez parlant, jusqu’à ce qu’un de mes profs, très impliqué dans mon projet, me fasse remarquer que mon personnage féminin elle aussi répondait à un code très précis de pin up de magazine, et peut-être qu’une autre imagerie sexy féminine était imaginable aussi. Peut-être même qu’une imagerie sexy hyper codée en engendrait une autre. Ca m’a fait un sacré choc de réaliser ça, j’étais bien plus aliénée que je le pensais haha!

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© Claire Duplan – noneofmyjellyroll.blogspot.fr

Tu trouves qu’il y a un problème autour de la représentation des femmes dans la société ?

Personnellement j’ai l’impression d’avoir fait un chemin assez ouf de déconstruction ces dix dernières années par rapport à ce que j’avais pu intégrer comme contraintes et obligations, sur mon corps, ma sexualité, le comportement que je devrais avoir. Une grande partie de ces diktats viennent des représentations de femmes dans les médias évidemment, tellement ancrés dans l’imaginaire collectif que ça demande des années de travail pour en revenir.

Par exemple, quand tu as 16 ans et que tu es hyper complexée par ta pilosité, ne jamais voir la moindre aisselle poilue de femme dans aucun film mainstream, aucune série, émission, ou pub (même pour les rasoirs, elle sont déjà imberbes) ne peut que te conforter dans l’idée que tes poils sont une offense à la société et à la bienséance. Heureusement que ça évolue ces derniers temps, mais on est encore loin du compte…

Le gros déclic, à 21 ans, j’ai lu Les sentiments du Prince Charles de Liv Strömquist, auteure suédoise que je vénère absolument. Dans cette BD elle fait un travail de vulgarisation d’études sociologiques et psychologiques autour des rapports hétéros dans les sociétés occidentales et met en évidence l’aliénation des femmes après des millénaires de société patriarcale. Ça m’a foutu la claque la plus gigantesque de ma vie. C’est comme si j’avais mis le doigt sur des trucs que j’avais toujours su, mais en même temps j’étais beaucoup trop jeune dans ma tête pour réaliser que c’était possible de vivre et de me réaliser autrement. Suite à cette lecture, j’ai regardé avec un œil plus lucide les causes de mes relations foireuses et comportements asservis, j’ai réajusté ma vision de moi-même, largué mon mec qui me traitait comme une serpillière, et j’en ai parlé à toutes mes copines. Je leur disais « lis ça et comprends! »

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© Claire Duplan – noneofmyjellyroll.blogspot.fr/

Est-ce que tu souhaites continuer cet héritage ? Qu’apportes-tu différent par rapport à des autrices comme Liv Strömquist ou Pénélope Bagieu?

J’ai beaucoup de respect pour elles deux, mais ce que je fais est assez différent, puisque le travail de Liv Stromquist est très intéressant pour avoir un point de vue historique et analytique, comme avec L’Origine du Monde qui est très éclairant quant aux tabous persistants sur le corps et le plaisir féminin. Je trouve que Les Culottées de Pénélope Bagieu devraient être lu dans tous les collèges, si on m’avait montré des personnages historiques féminins aussi cool en 5e plutôt que de me faire étudier Tintin en cours de français, j’aurai sûrement été convaincue plus tôt qu’on peut faire des grandes choses et marquer l’histoire en étant une fille. Je crois que je les rejoins dans le but de créer des personnages « empowering » auxquelles s’identifier, mais les miens sont beaucoup issus de la génération « millennials », toujours leur smartphone à la main, réagissant aux tendances Instagram ou prêtes à casser internet.

Je trouve ça fascinant de voir comment ils [les réseaux sociaux] ont bouleversé notre visions de nos corps, la manière de se mettre en scène. C’est une manière incroyable de se réapproprier la culture de l’image et du corps. J’ai envie que mes BD aillent dans ce sens.

Pourtant je suis vraiment à la traîne sur les réseaux sociaux, mais je trouve ça fascinant de voir comment ils ont bouleversé notre visions de nos corps, la manière de se mettre en scène. En terme de représentation de son corps, on y trouve le pire (la taille pas plus large qu’un format A4, l’espace entre les cuisses pour prouver sa maigreur) comme le meilleur (des représentations hyper variées de femmes, hommes, trans qui revendiquent leur différence, beauté unique et la bienveillance). C’est une manière incroyable de se réapproprier la culture de l’image et du corps. J’ai envie que mes BD aillent dans ce sens.

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© Claire Duplan – noneofmyjellyroll.blogspot.fr

Quand on lit tes fanzines, on n’a pas du tout l’impression d’une démarche anti-mecs mais tu fais quand même preuve d’un humour assez offensif (bandeau blogspot, an old grudge). Quelles ont pu être les réactions de tes lecteur-rices ? et est-ce que cette posture féministe assumée est difficile à assumer ?

A partir du moment où tu es dans une démarche féministe, il faut se foutre autant des pro-men qui se sentent personnellement attaqués que tu revendiques un droit à l’égalité, que des hyper militantes qui te trouvent pas assez radicale. Je ne suis là ni pour livrer des batailles infinies contre des misogynes incurables, ni pour prêcher à des convaincues, mais pour adresser un peu de soutien avec humour et empathie à celles et ceux qui en ont besoin. Je suis non-violente et pacifiste, et j’essaye vraiment de concevoir mon fanzine comme une ressource, un « safe place » pour les lectrices et lecteurs qui auraient besoin de rigoler un coup et de se sentir moins seul-e. Si je peux faire rire et réfléchir des lycéennes avec mes BD c’est gagné pour moi!

Je ne suis là ni pour livrer des batailles infinies contre des misogynes incurables, ni pour prêcher à des convaincues, mais pour adresser un peu de soutien avec humour et empathie à celles et ceux qui en ont besoin.

J’ai beaucoup pensé à ma petite soeur, qui a 16 ans, en traitant certains sujets comme la contraception, la séduction, je me suis dit que si j’avais lu ou entendu des paroles éclairantes, bienveillantes et dédramatisantes dans mon adolescence ça m’aurait évité bien des déboires!

Des sujets aussi actuels et controversés feront forcément débat, mais sincèrement je n’ai eu que des bon retours jusqu’à présent, des critiques bien sur mais pas de trolls à l’horizon.

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As-tu l’impression qu’il y a un mouvement, une scène de fanzines/bd féministes ? Que les voix se libèrent plus sur ces questions féministes via ces médiums ?

Oui et il y en a de nouveaux tous les jours! Parmi mes copines, Bérénice Motais de Narbonne fait de l’animation et des BD incroyables, Alice Wietzel dessine des filles trop cool. On a un projet top secret dont je te parlerai bientôt ! Parmi les auteures que j’adore, il y a évidemment Liv Stromquist et Julie Doucet, elles défoncent tout depuis les années 90 et pourtant elles ne sont pas encore rangées dans les classiques… Mais je crois que ma BD préférée de tous les temps c’est Locas de Jaime Hernandez, il a une capacité à créer des personnages féminins hyper complexes et attachants. Sur internet, ma génération est très active aussi, je suis le travail de Maïc Batmane, de Cécile Dormeau, de Frances Waite… C’est très éclectique tout ça, mais j’aime bien voir des femmes artistes qui ont l’air de s’éclater à créer.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

Je travaille sur un nouveau projet de fanzine féministe collectif avec des amies. Et je prépare le numéro 3 de None of my Jelly Roll, qui sera un peu différent des précédents: plus petit format, moins de pages, mais une seule longue histoire. J’ai envie de parler de vaginoplastie depuis des mois, donc c’est l’occasion de m’y mettre. C’est quand même on un gros sujet de girlstalk, les vulves. Voilà, ceci est une invitation ouverte à venir boire un thé sur mon canap et parler minou avec moi !

C’est quand même on un gros sujet de girlstalk, les vulves. Voilà, ceci est une invitation ouverte à venir boire un thé sur mon canap et parler minou avec moi 🙂

Retrouvez Claire Duplan dans les méandres de la toile : sur son site, son blog, et son instagram

 

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