Interview collective avec la Compagnie Avant l’Aube

© Hortense Ryl

C’est sur un ring que la Compagnie Avant l’Aube a présenté son premier spectacle l’Age Libre. Depuis, menée par la metteuse en scène Maya Ernest, la jeune compagnie s’impose dans un milieu dominé par les hommes à coups de créations féministes et flamboyantes.

Désirs sexuels, fantasmes inavouables, confusions des sentiments amoureux, la Compagnie Avant l’Aube explore, déconstruit, et incarne au fil de ses spectacles l’intime et l’universel, de l’Age Libre à Ground Zero et Boys Don’t Cry, tout trois présentés au Festival d’Avignon cette année.

Les Amours Alternatives ont posé 9 questions à Maya Ernest, metteuse en scène, et à ses belligérantes, qui nous ont livré leur discours féministe, pensé collectivement, sur le théâtre contemporain.

Vous vous appelez la Compagnie Avant l’Aube, que se passe de particulier avant l’aube?

Avant l’aube c’est un point de bascule, juste avant que le jour ne se lève. Il fait encore noir mais la lumière s’apprête à embrasser la terre. C’est l’endroit de tous les possibles.

Comment est née la Compagnie ?

De rencontres, à l’école, hors l’école, de l’envie de monter un projet, puis deux, puis d’en reprendre un et de l’étoffer avec plus de personnes. La compagnie c’est la fin de l’école, se lancer dans le grand bain de la création et de la vie active.

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© instagram Cie Avant l’Aube

Vous avez porté trois créations à ce jour : l’Age libre, Ground Zero and Boys don’t cry. Y-a-t-il un fil rouge entre ces trois pièces qui traitent de thèmes très différents : les relations amoureuses, la sexualité, les désirs féminins pour l’Age Libre, mémoire collective et souvenirs intimes d’une génération née au début des années 1990 pour Ground Zero, et sur la prostitution masculine pour Boys don’t cry ?

Maya (metteuse en scène) : Les trois pièces se fondent sur une envie : dresser un tableau générationnel et répondre à cette question : qui sommes nous ? L’Age Libre et Boys Don’t Cry évoquent le désir féminin et le désir masculin. De quoi avons nous vraiment envie ? Quels sont les moteurs de notre sexualité ? L’idée c’est de se déconstruire et d’être encore plus libre. C’est important pour les femmes mais ça l’est aussi pour les hommes. Ground Zero, c’est notre vision des 25 dernières années qui nous ont vues tour à tour enfants, adolescentes puis femmes. Les 3 pièces cherchent des réponses. Qui suis je, moi qui n’ai pas connu la guerre, la peur et le froid, qui vis libre de mon corps et qui ne sais pas quoi en faire… ? Pour citer Johnny Halliday je dirais : « qu’on me donne l’envie, l’envie d’avoir envie« .

Pour citer Johnny Halliday je dirais : « qu’on me donne l’envie, l’envie d’avoir envie« 

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© Hortense Ryl

Bien que « sauvagement » adapté d’œuvres littéraires existantes comme Fragments d’un discours amoureux de R. Barthes pour l’Age Libre ou de Les Années de Annie Ernaux pour Ground Zero, vos spectacles sont très incarnés de ce qui semble être des expériences vécues, intimes. Le personnel est-il politique à la Cie Avant l’Aube? Pourquoi ce choix de se nourrir et d’exposer de l’intime pour vos créations?

Maya : La vérité est dérangeante, bouleversante. Travailler avec les comédiennes sur leur intimité rend l’expérience théâtrale risquée, presque dangereuse. Il y a des choses qu’il n’est pas nécessaire d’inventer tant la réalité est désarmante. Les gens sont étonnants, vraiment.

La vérité est dérangeante, bouleversante. Travailler avec les comédiennes sur leur intimité rend l’expérience théâtrale risquée, presque dangereuse.

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© Hortense Ryl

Une compagnie de théâtre féministe, on imagine aussi qu’au-delà des thèmes abordés, c’est une façon de travailler ensemble pour créer. Comment s’organise votre processus de travail?

Maya : Une compagnie de théâtre féministe c’est d’abord des discussions, un échange nourri qui a commencé autour de l’Age Libre. Une prise de conscience, une envie d’être libres, d’être fortes. Ensemble. Ce sont des travaux d’écritures collectifs, une idée de sororité, une envie de déranger. C’est une femme qui dirige des hommes, un besoin de prendre la parole, de ne pas être celle qu’on devait être ou que l’on attend qu’on soit.

Sauf erreur de ma part, la compagnie était initialement non-mixte lors de la création de L’âge libre et est à présent mixte. Avez-vous ressenti une différence lors du passage à un travail « entre filles » à en mixité? Est-ce que ce passage de la non-mixité à la mixité a été questionnée ou cette non-mixité n’était-elle pas initialement choisie, n’était pas spécialement un choix politique?

Maya : La non mixité fut d’abord un hasard lié à des affinités. Puis elle est devenue une condition pour libérer nos paroles. Ensemble, nous avons éprouvé une réelle révolution à échanger entre femmes. Pour nous, ce fut un passage essentiel. Nous ne sommes plus les mêmes à présent c’est évident. Puis il m’est apparu qu’il fallait se frotter également au masculin. Ses problématiques, les pressions qu’il subit. Peut être que c’est aux femmes de mener cette bataille et nous en avons la force. Mener tout le monde hors des constructions genrées. J’ai l’impression que les hommes avec qui j’ai travaillé ont évolué, ils ont incarné des « putes » sous la direction d’une femme, confié leurs obsessions…

L’Age Libre et Ground Zero sont librement inspirées/adaptées de classiques littéraires qui s’inscrivent dans une écriture collective portée par la metteuse en scène. Pourquoi ne pas avoir fait ce choix pour Boys Don’t Cry, qui est une adaptation d’un texte d’un jeune auteur, également acteur de la pièce ?

Maya :  Bonne question ! peut être parce que j’avais du mal à imaginer une écriture de l’intime masculine. J’ai ressenti avec les comédiens comme un océan de pudeur. Il fallait s’y prendre autrement.

Et j’ai rencontré Jean Gabriel Vidal et l’envie de monter un jeune auteur contemporain est apparue. Il y a ici comme sur les autres pièces un désir de voir l’écriture se construire. Prendre forme. Au présent.

Une compagnie de théâtre féministe et portée de jeunes artistes, est-ce que c’est rare dans le monde du théâtre aujourd’hui et est-ce une position difficile à revendiquer ?

Le théâtre a besoin de féminisme pour respirer différemment, se renouveler, se repenser. Ce n’est pas un horizon absolu mais une ligne de conduite, un ethos. Revendiquer un théâtre féministe c’est dire explicitement que l’on porte une attention particulière à la place de la femme et à sa représentation sur scène. C’est plutôt rare mais nous ne sommes pas les seules. Les femmes sont souvent représentées de façon caricaturale dans le théâtre classique (écrit par des hommes).

La compagnie est donc une bulle d’air pour les jeunes femmes que nous sommes […] Trop rares encore sont les femmes qui créent et prennent la parole et le pouvoir.

La compagnie est donc une bulle d’air pour les jeunes femmes que nous sommes. Nous pouvons écrire nos textes, nos rôles sans y être assignées de l’extérieur. Trop rares encore sont les femmes qui créent et prennent la parole et le pouvoir. Nous avons publié une courte vidéo sur la place des femmes dans le théâtre et dans divers secteurs artistiques. Plus de la moitié des étudiants dans le spectacle vivant sont des étudiantes… Par contre en termes de carrière, la présence et la domination des hommes sont écrasantes notamment dans les postes de direction. Les lignes bougent lentement. Des femmes comme Pauline Bureau, Jeanne Candel, Julie Deliquet sont autant de modèles qui permettent d’espérer y arriver aujourd’hui plus qu’hier.

Aux côtés de vos créations, vous faites du « para-théâtre » : ateliers, vidéos parodiques contre une pub sexiste ou à l’occasion du 8 mars et vous avez également participé aux Journées du Matrimoine. Qu’est-ce qui motive ce type d’investissement?

Le terme de para-théâtre est intéressant et justifié ! Le théâtre, bien qu’on le rêve populaire, n’est pas une forme si populaire. Aujourd’hui l’écrasante majorité des gens regarde plus volontiers un film qu’elle ne se rend au théâtre. La jeunesse a le nez fourré sur youtube. Nous sommes la génération Y et notre théâtre en utilise les canaux. Les vidéos sont une manière de toucher un public large et un public relativement jeune. Nous avons nos codes, notre humour parfois excessif et douteux mais qui fait notre marque de fabrique, que ce soit sur le plateau ou sur des vidéos.

Nous avons organisé deux ateliers autour de l’écriture de l’intime. C’est une prolongation de notre travail et un partage avec des personnes désireuses de nous connaître. Humainement et créativement c’est vraiment passionnant.

Nous soutenons l’association H/F qui organise les journées du matrimoine et participer bénévolement à une de leurs actions est une façon de nous engager dans l’espace public en tant qu’artistes et citoyen.nes

Où pourra-t-on voir les spectacles de votre compagnie pour l’année à venir et quels sont vos projets?

L’année est chargée ! Nous serons au festival  » L’Univers des Mots » à Conakry en octobre pour présenter un spectacle sur la figure de la sorcière ! Ensuite nous jouerons Boys don’t Cry pour une soirée spéciale au Théâtre du Duende le 25 novembre , L’Age Libre le 25 janvier à Tours et notre nouvelle création en février 2018 au Théâtre de la Reine Blanche  » Rien ne saurait me manquer « , une variation sur l’idée du bonheur.

 

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