Porn Yourself Festival : manifeste pour un porno féministe queer, émancipé et émancipateur

Maïc Batmane

La Mutinerie accueille du 18 au 21 mai prochain le Porn Yourself Festival : “festival de porno Do-It-Yourself, féministe & meuf/gouine/trans/inter, pour faire bander tes méninges et mouiller dans ton slip”. On s’est entretenues avec Dürtal du Kink Syndicate, moitié berlinoise à l’origine du festival, qui nous explique pourquoi : “le bandant c’est politique”. Des ateliers aux projections, en passant par les méandres de la Sex Party, le PYF fait figure d’événement inédit à Paris et augure, on l’espère, l’émergence d’une scène queer, cul et féministe militante et assumée.

 

Comment est né le Porn Yourself Festival ?

Le festival Porn Yourself est issu de l’amitié entre Ju, qui vit à Paris et travaille au bar queer féministe La Mutinerie, et moi qui vis à Berlin. Je suis artisan cuir dans des ateliers de cuir fetish et SM. Je fais partie de la communauté BDSM meuf/gouine/trans/inter de Berlin, et je suis proche de queers qui font du porno do it yourself. Je fréquente chaque année le PFF, PornFilmFestival de Berlin, qui diffuse beaucoup de porno queer. Je suis également à l’origine de la marque Kink Syndicate, qui regroupe des accessoires en cuir, des sous-vêtements, des toys en caoutchouc recyclé, tous fabriqués par des artisans féministes et kinky.

L’idée initiale était de diffuser à Paris les films de Ben Berlin, un ami auteur de courts-métrages auxquels j’ai pu participer. De fil en aiguille, j’ai regroupé de plus en plus de films, ainsi que des personnes queers de Berlin et de Barcelone qui font des films et ont accepté de venir à Paris les présenter. Ensuite s’est ajoutée l’idée d’exposer les produits du Kink Syndicate à Paris, puisque je n’ai pas encore eu l’occasion d’exposer mes produits à Paris, où j’ai longtemps vécu. Puis, Pour enrichir le programme au delà des seules projections de courts-métrages, on a embrayé sur l’idée de proposer des ateliers d’initiation sur des thématiques kinky, comme Ju et moi pouvons en avoir déjà fait l’expérience dans différents festivals queers, féministes et/ou kinky en France, en Allemagne ou ailleurs.

Enfin, on a essayé de faire coïncider le PYF avec la Playnight, sexparty pour meufs et trans qui a lieu tous les 2 – 3 mois à Paris depuis des années. Comme ça n’a pas été possible, on a lancé l’idée d’organiser une sexparty directement à la Mutinerie.

 

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copyrights : http://finnpeaks.tumblr.com/de

 

C’est quoi un festival de porno “DIY, féministe & meuf/gouine/trans/inter”? En quoi est-ce différent d’un salon de l’érotisme ?

On a en réalité que peu en commun avec un salon de l’érotisme ! On est un festival communautaire, fait par et pour des queers féministes, qui s’organise de façon affinitaire et spontanée. Les films projetés sont prêtés par leur.e.s auteur.ices, dont une partie vient à Paris présenter leur travail et aider à l’animation des ateliers du festival.

On est un festival à entrée libre avec donations : on propose que chacun.e donne ce qu’il/elle peut donner, pour soutenir le festival, en sachant que l’ensemble des personnes de l’équipe sont bénévoles, hormis le staff de la Mutinerie. Le PYF, c’est donc un agrégat de bonnes volontés et beaucoup de travail pour mettre sur pied quatre jours pendant lesquels on essaie de varier les propositions pour intéresser le plus grand nombre. A la fois des personnes qui auront envie de faire du shopping auprès d’artisans qui font des produits BDSM non distribués à Paris, à celleux qui ne veulent voir que des films, ou ne viennent que pour s’initier que bondage, au flogger ou à la fabrication de son propre film porno. Ou tout ça à la fois !

Toutes les activités du festival s’articulent autour de l’idée que le porno, réapproprié et mis en scène par et pour nous (personnes queers et féministes, meufs, gouines, trans et inter), est un mode d’expression libérateur, puissant et sexy.

Les ateliers sont axés sur la sexualité et le BDSM tel que nous le vivons et mettons en scène dans des films. Les 19 films projetés sont tous les oeuvres de personnes queers qui ne rentrent pas dans un projet commercial. Ils ne sont montrés que dans certains festivals, la plupart militants.

 

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copyrights : http://marytrash.tumblr.com/

 

On aimerait s’arrêter sur la dimension DIY : dans quelle mesure créer son film porno féministe peut être un acte militant et émancipateur ?

Ce qui nous intéresse avec le porno, c’est d’utiliser toutes les possibilités du genre pornographique, à notre sauce : on met en scène nos corps, nos pratiques, nos idées, nos fantasmes, nos récits politiques, avec la possibilité de montrer du génital, de la violence, du sale, des choses taboues, des pratiques BDSM, puisqu’il est permis de tout montrer. En tant que queers, trans, intersexes, personnes non-conformes physiquement ou au niveau du genre exprimé, meufs… faire du porno nous permet de ne pas laisser notre image être exploitée pour un usage tiers. On la met en scène, on la contrôle, on l’exploite nous-même, pour nous-même.

Ce porno est do-it-yourself (DIY) parce qu’il part toujours de la nécessité de faire les choses nous-mêmes, pour faire exister ces images qui ne font pas bander grand monde, si ce n’est nous, qui n’ont la plupart du temps ni finalité, ni débouché commercial. DIY, on peut le paraphraser par  »si tu penses que c’est important, fais-le » : c’est une démarche politique.

La conséquence de cette démarche délibérée et politique de mise en scène de notre propre culture sexuelle, de nos communautés de désir, de nos fantasmes, hors des contraintes d’une démarche commerciale, c’est que le/la réalisateur.ice a tout contrôle sur son film, sa diffusion, où, pourquoi, et son public — en tout cas c’est le cas de toutes les personnes qui laissent leur film être projeté au PYF.

On la met en scène, on la contrôle, on l’exploite nous-même, pour nous-même.

En somme, DIY ça veut dire fait sur mesure par et pour les personnes concernées, ça veut dire que pour nous c’est important de se rendre visible selon nos propres termes, nos conditions et nos envies. DIY ça veut dire que pour nous meufs / gouines / personnes trans et inter*, se filmer sous toutes les coutures c’est un acte profondément politique et c’est bandant parce que c’est de l’empowerment à l’état pur. D’où l’idée du Porn Yourself : viens voir ce que les autres font, et viens faire tes films toi-même ! Avec peut-être la possibilité de diffuser ce qui sera fait pendant le festival ou à sa suite, si on remet ça l’an prochain.

On a en outre choisi de se focaliser sur des films venant de Berlin et de Barcelone. La possibilité et les limites liées au tournage dans nos différentes villes sera un thème de discussion durant le festival, dans la perspective d’encourager les gentes de Paris à mettre en image leurs vies et leurs fantasmes dans leur lieu de vie. Voir les libertés prises en milieu urbain par exemple (tourner sur un chantier de Berlin ou une usine désaffectée, comme dans les films de Ben Berlin), voire arrachées (comme chez Maria Basura, dans Fuck The Fascism), pour ouvrir et partager nos perspectives, permet de se rendre compte de ce que l’on peut faire chez soi, par soi-même. Notre objectif avec le PYF est moins de nous visibiliser auprès du grand public, que de partager notre culture porno entre pair.e.s queers et féministes. Nous visibiliser à nous-mêmes, en présence de nos allié.e.s (puisque le festival est ouvert à tou.te.s, sauf le dimanche, où la mixité concerne uniquement les meufs/gouines/trans/inter.

DIY ça veut dire que pour nous meufs, gouines, personnes trans et inter, se filmer sous toutes les coutures c’est un acte profondément politique et c’est bandant parce que c’est de l’empowerment à l’état pur

 

Neurosex3, projet vidéo DIY queer-feminist post-porn sci-fi 

 

Comment s’assurer que le festival se déroule dans des conditions safe, sans “parasitage” oppressif?

Beaucoup de discussion ! On essaie d’être très clair.e.s sur notre démarche et nos conditions d’inclusivité dès la promotion du festival. Par exemple, on peut le redire ici : si tu n’es pas féministe, ce festival n’est certainement pas fait pour toi. On ne cherche pas à plaire à tout le monde ! Mais on veut faire en sorte que le public visé se sente chez lui, à l’aise, et en puissance dans toutes les activités du festival.

Ce n’est pas toujours un happy ending, on est à Paris, une ville royale pour les misogynes et la violence masculine.

On passe aussi beaucoup de temps à répondre aux questions des gens sur les réseaux sociaux. On essaie d’expliquer notre démarche et de la rendre attrayante, pour mettre en place une ambiance joyeuse, détendue et créative, un espace-temps qui donne envie de partager et de se retrouver autour d’objets rares à Paris. On reste évidemment en alerte face aux éventuelles tentatives de masculinistes et autres trolls facebookiens de faire intrusion dans le festival.

La Mutinerie a de l’expérience avec la préservation de son espace, et on fait en sorte que l’ensemble du public soit conscient.e de l’espace qui lui est dédié et le prenne en charge positivement, le protège. Sur place, on discute à la porte, on explique, on décourage les personnes agressif.ves. Parfois il y a de la violence, et dans ces cas-là on fait au mieux. Ce n’est pas toujours un happy ending, on est à Paris, une ville royale pour les misogynes et la violence masculine.

 

Vous avez choisi la mixité pour le festival, mis-à-part pour la sex-party : cette mixité est-elle un moyen de partager ce genre de contenus, de problématiques avec des personnes non sensibilisées, averties ? En d’autres mots, vous donnez-vous également une mission de « pédagogie », de sensibilisation à plus de tolérance, avec ce festival?

Plus qu’une volonté de pédagogie la mixité du festival a pour but de rendre visible des corps et des sexualités qui ne le sont pas habituellement. C’est plus en mode : « BAM! ON EXISTE » qu’une tentative d’éducation, même si se rendre visibles, telles que nous sommes, indirectement, ça éduque.

Par ailleurs le festival n’est pas entièrement mixte, puisqu’il y a un atelier et une sex party qui sont en non-mixité meufs (cis et trans), gouines, trans. Là, le but de cette non-mixité est de permettre un espace de sexualité collective, à un public qui n’a pas forcément l’occasion d’avoir des lieux dédiés à cet effet, qui lui permettrait de se sentir suffisamment en sécurité et à l’aise pour explorer le cul et le SM en public. Il y a des backroom et des sex clubs gays, il y a des clubs de cul hétéros, mais pas grand chose pour les autres.

C’est plus en mode : « BAM! ON EXISTE » qu’une tentative d’éducation, même si se rendre visibles, telles que nous sommes, indirectement, ça éduque.

 

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Black Glove. It was glossy and soft Like a panther claw I could imagine.Just looking at it made me excited… – Ze Royale

 

Est-ce que c’est difficile de monter ce type de projet en 2017 à Paris?

Oui ça continue de l’être, surtout pour une question d’argent. Le PYF est entièrement financé par la Mutinerie et ses partenaires (Kink Syndicate, Dos Santos et Polychrome). La Mutinerie prend en charge 90% des frais et c’est uniquement possible grâce à l’activité du bar,  or c’est un bar fréquenté en grosse majorité par des meufs, des lesbiennes et des personnes trans, des franges de la population qui ne sont pas, de manière globale, les plus riches. Cis-patriarcat oblige, les meufs et les trans ont un pouvoir d’achat bien moindre que les hommes cis en général, gays compris.

Comme la Mutinerie essaye de garder des prix abordables, de ne jamais faire de soirées payantes, et de rémunérer correctement les gens, ça ne laisse pas beaucoup de sous de côté pour des initiatives comme le Porn Yourself Festival.

Honnêtement on est même pas sûr.e.s de rentrer dans nos frais. Mais on le fait quand même et on fera une deuxième édition l’année prochaine même si c’est à perte, parce que ça nous tient vraiment à cœur d’organiser ce genre d’événements et de participer à faire vivre une scène queer, cul, et DIY à Paris.

Pour plus d’informations et l’accès au programme, c’est par ici !

 

 

 

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