Sarah Kenchington : objets délaissés et sons bruts

Nous avons rencontré Sarah Kenchington à La Générale lors de sa venue au Sonic Protest Festival (on vous en parlait ici un peu plus tôt). Salopette noire, clé en main, l’œil est vif, absorbé, appliqué dans sa tâche. Nous l’observons de loin, de peur de la déranger. Il est hypnotisant de poser le regard sur l’artiste en plein travail. En pleine mise en place de son exposition monographique « Souffler », elle s’exécute, ajuste, règle, et finit par dresser devant nous The Pedal Orchestra. Cette œuvre, elle la développe depuis plusieurs années déjà. Sarah Kenchington n’est pas vraiment ce que l’on pourrait appeler une praticienne musicale, et pourtant, c’est à travers un système de dispositifs sonores issus de matériaux obsolètes que tout son art prend forme. Ces derniers sont rendus possibles grâce à l’intervention d’une source d’énergie naturelle telle que le mouvement humain. Lorsque le monde basculera, lorsque les technologies auront disparu, Sarah Kenchington sera prête, avec ses robots mécaniques post-apocalyptiques !

Sarah Kenchington a grandi dans les années 60 dans un village écossais. Le genre de village neuf, propre, composé de pavillons et habité par des familles de la classe moyennes. Les gens s’entassaient dans ces petites boîtes semblables les unes aux autres, toutes garnies d’un carré de pelouse bien délimité. Pas de vieux, pas de dealers, juste ces boîtes. L’artiste cite Sa Majesté des mouches lorsqu’on lui demande de nous décrire son quotidien : rien, il ne se passait rien. « Je lisais des livres où on parlait de forêts, de rivières, la vie à la campagne vous savez, mais là-bas, c’était différent, ce n’était absolument pas ça». Dans ses allures de tomboy, la jeune Sarah enfourche son vélo, part en vadrouille et passe l’essentiel de son temps seule. Très vite, elle développe une autonomie certaine et une imagination outrepassante.

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Au lycée, elle rejoint un groupe de rock et se met à la batterie. « Vous arrêtez de penser quand vous faites ça, vous devez être au plus profond de votre esprit », telle est sa perception de la musique. Disparaître dans le rythme, amener son corps dans une transe désinhibée, commanditée par un esprit alors disparu, ou peut être que c’est l’inverse, plutôt retrouvé dans son état le plus pur. C’est ce qui la fait frémir, vibrer. Après plusieurs années, elle quitte ce groupe, le lycée et la campagne pour s’installer à Glasgow. Elle y étudie la sculpture et l’architecture. La première consiste à former de ses mains, créer dans un matériau brut à partir d’une idée, rendre matériel l’immatériel. « Faire des sculptures pour moi c’était quelque chose de sympa, mais à la fin vous savez, c’est fini. Quand je montrais aux gens ce que je faisais je leur disais ‘voilà c’est ça’, et c’était tout. » La sculpture pour Sarah possède une finalité : une fois réalisée, on ne la modifie plus, l’état reste figé, on la vend et c’est tout.  Elle commence alors a réalisé des choses plus pratiques, elle nous dira qu’elle a décidé à ce moment-là de créer des choses qui ne seront pas à propos d’elle, qu’elle ne vendra pas et qui resteront en perpétuelle évolution. Le processus de création tendant à l’infini.

Elle commence alors à créer des instruments à partir d’objets trouvés, cassées, récupérés, qu’elle agrémente au fil du temps et des idées. Pedal Orchestra en est le parfait exemple : commencé il y a plus de 10 ans, cette oeuvre est constituée de vieilles roues de vélo, d’un tourne-disque sur lequel scratcher, d’un tambour de machine à laver, d’un banjo à pédale… C’est l’instrument qui est au centre de tout les concerts de l’artiste ; sur les côtés, comme des ailes déployées, les versants du vieil orgue destiné au public. Fini l’époque où l’organiste s’installait, caché derrière son clavier sans communion avec le public. L’orgue modifié de Kenchington permet lui à une dizaine de personne de pouvoir en jouer en même temps. « J’ai construit cet immense ensemble, et puis il y a moi, au milieu de tout ça, c’est un peu ridicule ! C’est comme un trône où peut s’asseoir la reine ! ». La reine de obsolescence non programmée.

Sarah Kenchington au commande de Pedal Orchestra

Elle nous avouera qu’elle n’est pas fine connaisseuse en musique. Elle ne jouit pas d’une collection de vinyles à épater la galerie, elle aime les musiques qui s’écoutent facilement, celles facile à fredonner, les musicals et Dolly Parton. Elle se sent également proche de la musique classique pour la dimension acoustique, même si ses dispositifs sonnent différemment. L’idée d’évolution, de créer quelque chose qui peut en devenir une autre, créer des sons qui ne sont pas totalement contrôlables, c’est ce qui intéresse Kenchington. En réutilisant des objet cassés, oubliés, dont elle retire l’aspect mécanique pour créer ses sons, l’artiste tente de connecter le public avec des objets insolites et des sons inhabituels. « Je me sens désolée pour ces objets que les gens n’utilisent plus. Ils peuvent encore servir à quelque chose, même si on ne les utilise plus dans leur usage habituel. »

Aujourd’hui, Kenchington vit à la campagne, à quelques kilomètres de Glasgow, dans une caravane avec sa compagne. Elle a établi une communauté avec plusieurs personnes, d’ailleurs assez mal accueillie par les autres habitants du village. Vivant du troc, ils tentent de se passer le plus possible d’argent. C’est ici, en dehors du système que l’artiste construit ses instruments. Quand on lui parle de future, elle rétorque qu’elle n’y pense pas, – ni au passé d’ailleurs –  « Laissons le futur là où il est ».

Et nous on vous laisse découvrir On Another Note, un court documentaire où l’on découvre la vie rural et paisible de l’artiste.

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