Saint Valentin – Sélection des lettres d’amour historiques qu’on aurait aimé recevoir

Fut un temps où commettre l’erreur irréparable d’envoyer un sms à votre ex dans l’ivresse de la nuit n’était pas possible. La belle époque! Les moyens de communication étaient alors bien différents, et la notion du temps qui y était rattachée l’était encore plus. Chaque mot était pesé, l’attente était aussi bien source d’impatience que de désir. C’était l’age d’or des relations épistolaires. On écrivait, sur la banquette d’un train, au coin d’une table dans un café, ou encore à la lumière d’une bougie sur un bureau où venaient s’échouer les heures de sommeil souvent volées. C’est en tout cas l’idée que l’on se fait de la concupiscence transcrite des amants d’un autre temps. Certes ces relations restent peut-être encore fantasmées aujourd’hui, mais les écrits n’en demeurent pas moins absents.

On retrouve sur le site Des Lettres de nombreuses correspondances historiques : des déclarations d’amour passionnées aux lettres douloureuses de rupture. Peut-être faites vous cavalier seul en ce 14 février, jour de célébration de l’amour. On vous propose donc de vivre par procuration cette Saint Valentin et de rentrer dans l’intimité de quelques lettres d’amour écrites exclusivement par des femmes.

1 – Lettre de Renée Vivien à Kérimé Turkhan Pacha

La poétesse Renée Vivien, aussi connue sous le nom de Sapho 1900, aura entretenu une relation amoureuse essentiellement épistolaire avec Kérimé Turkhan Pacha. Cette dernière la quittera pour rejoindre son époux à St. Petersbourg.

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« Je pense à vous ardemment, fixement, Hadidja, ma rose mystérieuse. Vous êtes mon constant et doux souci.

Je vous écris ces lignes hâtives dans la salle d’attente avant de prendre le train pour Cologne. Depuis quelques jours, j’ai mené une vie hâtive, pressée, – je pensais à vous toujours, et sans cesse, mais je ne trouvais point le loisir de vous écrire comme je l’aurais voulu.

Chère, ma très chère, pensez-vous à moi qui vous aime par l’âme et par la pensée sans vous connaître ? Et que diriez-vous lorsque je viendrai vers vous, en octobre ?

Mon cher souci je n’ai plus qu’un désir celui de me brûler les lèvres à votre premier baiser…

Je prendrai vos lèvres, farouchement, et pourtant avec une tendresse infinie. Vous serez mienne, mienne toute, et je serai à la fois votre amie et votre amante. Je boirai, sur votre chair, tous les parfums de là-bas et je vous rendrai toutes les tendresses d’ici… Ma trop chère Douceur, je souffre déjà de vous aimer…

Je ne sais quel impétueux élan m’emporte vers vous sans résistance possible – je ne sais qu’une chose : c’est que je vous aime d’un étrange et d’un mystérieux amour.

Je prendrai vos lèvres très chère…
Je prendrai vos lèvres.

Et déjà, je vous donne par la pensée le baiser de l’amie et le baiser de l’amant.

Vôtre – ah ! – vôtre éperdument. »

A retrouver ici

2 – Lettre de Vita Sackville-West à Virginia Woolf

Intellectuelle autant que charnelle, la relation entre ces deux écrivaines constitue l’une des liaisons lesbiennes les plus connues du siècle dernier. Elle sera d’ailleurs bientôt reprise au cinéma avec Eva Green et Gemma Aterton.

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« Le 21 janvier 1926 à Milan,

Je suis réduite à une chose qui a besoin de Virginia. J’ai composé une belle lettre pour toi dans les heures d’insomnies cauchemardesques de la nuit et voilà que tout m’a quitté : tu me manques, simplement, d’une manière désespérément humaine. Toi, avec toutes tes lettres non-muettes, tu n’écrirais jamais une formule aussi élémentaire que celle-là ; peut-être même serais-tu incapable de la ressentir. Et pourtant, je crois que tu éprouveras la sensation d’un petit vide. Mais tu l’envelopperais dans une tournure si exquise qu’elle perdrait un peu de sa trivialité. Avec moi, au contraire, c’est plutôt à l’état brut : tu me manques plus encore que je n’aurais pu l’imaginer, et je m’étais pourtant faite à l’idée que tu me manquerais énormément. Si bien que cette lettre n’est en réalité qu’un cri de douleur.

C’est incroyable comme tu m’es devenue essentielle. Je suppose que tu es accoutumée à ce que les gens te disent de telles choses. Soit maudite, créature pourrie-gâtée ; je ne te ferai pas le moins du monde m’aimer plus en m’offrant ainsi à toi — Mais, oh ma chère, je ne parviens pas à rester spirituelle et effrontée avec toi : je t’aime trop pour cela. Trop sincèrement. Tu n’as pas idée de l’arrogance que je peux afficher envers les personnes que je n’aime pas. J’ai élevé cette discipline au niveau d’art. Mais toi, tu as fait s’écrouler mes lignes de défense. Et, à vrai dire, je ne t’en veux même pas.
Quoiqu’il en soit, je ne t’importunerai plus à ce sujet.

Nous avons redémarré, et le train ballote de nouveau. Je vais devoir attendre les gares pour t’écrire – heureusement, elles sont nombreuses, le long de la plaine de Lombardie.

Venise. Les gares étaient nombreuses, mais je ne m’attendais pas à ce que l’Orient-Express les ignore. Et nous voilà désormais à Venise pour dix minutes seulement – un temps bien misérable pour tenter d’écrire. Même pas le temps d’acheter un timbre italien, cette lettre partira donc de Trieste.

Les cascades en Suisse étaient gelées en d’épais rideaux de glace iridescente suspendus à la roche ; que c’était charmant. Et l’Italie toute recouverte de neige.

Nous sommes sur le point de repartir. Je risque de devoir attendre Trieste, demain matin. Pardonne-moi, je t’en prie, de t’écrire une lettre si misérable. »

A retrouver ici 

3 – Lettre d’Anais Nin à Henry Miller

Plus qu’une amitié littéraire, de leur relation a émané une passion sincère. Henry Miller dira : « Tu me rends terriblement heureux en me permettant de ne pas me couper en deux, en laissant vivre en moi l’artiste, sans pour autant le faire passer avant l’homme, l’animal, l’amant affamé, insatiable ». 

« Henry,

[…] Tu viens de partir. J’ai dit à Hugh que je devais compléter quelque chose dans mon travail. Il fallait que je monte dans ma chambre, que je sois seule. J’étais si pleine de toi que j’avais peur de montrer mon visage. Henry, jamais aucun de tes départs ne m’a autant secouée. Je ne sais pas ce qui s’est passé ce soir, ce qui m’a attirée vers toi, ce qui m’a donné une envie folle de rester près de toi, de coucher avec toi, de te tenir… une tendresse extraordinaire et folle… un désir de m’occuper de toi… Quand tu parles comme tu as parlé de Jeunes filles en uniforme, quand tu te montres attentionné et sensible, je perds la tête. Pour rester avec toi une seule nuit, j’aurais balancé toute ma vie, j’aurais sacrifié cent personnes, j’aurais brûlé Louveciennes, j’aurais fait n’importe quoi. Je ne dis pas cela pour t’inquiéter, Henry, je ne peux tout simplement pas m’empêcher de le dire, je déborde, désespérément amoureuse de toi comme je ne l’ai jamais été de personne. Mais si tu étais parti demain matin, la pensée que tu aurais dormi sous le même toit m’aurait agréablement soulagée du tourment que j’éprouve ce soir, tourment de me sentir coupée en deux à la minute où tu as refermé la grille derrière toi.

Henry, Henry, Henry, je t’aime, je t’aime, je t’aime. J’étais jalouse de Jean Renaud qui t’a pour lui tout seul ces jours-ci, qui dort à Clichy. Ce soir, tout fait mal, non seulement la séparation, mais cette terrible envie de ton corps et de ton esprit, cette envie qui grandit chaque jour et me remue de plus en plus. Je ne sais pas ce que j’écris. Je me sens te serrer contre moi, comme jamais je ne t’ai serré, avec plus d’intensité, plus de tristesse, plus désespoir, plus de passion. Je suis à genoux devant toi, je me donne à toi, et ce n’est pas assez, pas assez. Je t’adore. Ton corps, ton visage, ta voix, toute ta personne, oh ! Henry, impossible maintenant d’aller dormir dans les bras de Hugo — je ne peux pas. J’ai envie de fuir afin d’être seule avec mes sentiments pour toi. »

A retrouver ici

4 – Lettre d’Emily Dickinson à Susan Gilbert

Un amour épistolaire dévoué qui sera avorté par le mariage de Susan Gilbert avec le propre frère de la célèbre poétesse américaine.

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« Le 11 juin 1852,

Je n’ai qu’une pensée, Susie, en cet après-midi de juin : c’est toi, et je n’ai qu’une prière, une seule, chère Susie, et elle est pour toi. Je souhaite que toi et moi, nous puissions vagabonder comme des enfants, dans les champs et les bois, main dans la main comme sont unis nos coeurs, oublier ces nombreuses années, ces tristes soucis, et redevenir chacune une enfant. Je le voudrais, Susie, et quand je regarde autour de moi et que je me retrouve seule, je me languis de nouveau de toi, un petit et vain soupir, qui ne te ramènera pas.

J’ai de plus en plus besoin de toi, le grand monde se fait plus vaste, les êtres chers se raréfient, chaque jour où tu es loin. Il me manque mon plus grand coeur ; le mien erre partout et appelle Susie. Les amis sont trop chers pour être séparés. Oh ! ils sont bien trop rares, et comme ils s’en iront vite là où ni toi ni moi ne pourrons les trouver : n’oublions pas ces choses, car s’en souvenir aujourd’hui nous évitera plus tard bien des peines quand il sera trop tard pour les aimer ! Susie, pardonne-moi Chérie, pour chacune de mes paroles. Mon coeur est plein de toi, personne d’autre que toi n’occupe mes pensées ; pourtant quand je cherche à te dire quelque chose à toi et non aux autres, les mots me manquent. Si tu étais ici, oui, si cela était possible, ma Susie, nous n’aurions pas besoin de parler du tout, nos yeux murmureraient à notre place, et, ta main serrée dans la mienne, nous n’aurions pas recours au langage. J’essaie de te rapprocher, je chasse au loin les semaines jusqu’à ce qu’elles s’achèvent et je m’imagine que tu es revenue, et que je vais à ta rencontre sur le chemin verdoyant : mon coeur galope vers toi avec tant de joie que j’ai fort à faire pour le ramener et lui dire d’être patient, jusqu’au retour de cette chère Susie. Trois semaines, elles ne peuvent pas durer éternellement, car elles devront bien retourner avec leurs petits frères et soeurs dans leur lointaine demeure à l’ouest !

Je vais être de plus en plus impatiente jusqu’à l’arrivée de ce cher jour, car jusqu’ici, je n’ai fait que te regretter ; désormais je commence à t’espérer.

Emilie

Ouvre-moi avec précaution. »

A retrouver ici

5 – Le poème Désir d’amour de Renée Vivien à son amie S.B.

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Pour tes yeux pleins de lueurs chaudes
Pour ton corps aux parfums subtils
Je voudrais trouver dans mes rôdes
Parmi la nuit d’autres myrtils

Car je sais qu’aucun homme encore
N’a goûté ton hautain baiser
O ton baiser ! le faire éclore
Su tes lèvres, ô me griser ! »

6 – Nathalie Barney à Liane de Pougy

Lettre issue d’une année d’idylle entre la danseuse et courtisane Liane de Pougy et Nathalie Barney. Une relation courte qui marquera pour autant les deux femmes dans leur vie.

« Ah ! pouvoir toujours librement aimer celle qu’on aime ! Passer ma vie à tes pieds comme ces jours derniers ! Te protéger contre les satyres imaginaires pour être seule à te renverser sur ce lit de mousse. Nous y retournerions encore… et souvent, dis !

Nous nous retrouverons à Lesbos, et quand le jour s’éteindra, nous irons sous bois pour perdre les chemins conduisant à ce siècle. Je veux nous imaginer dans cette île enchantée d’immortelles. Je la vois si belle. Viens, je te décrirai ces frêles couples d’amoureuses, et nous oublierons, loin des villes et des vacarmes, tout ce qui n’est pas la Morale de la Beauté. »

A retrouver ici

7 – Frida kahlo à Diego Rivera

Couple de peintres légendaires, ou l’art de s’aimer.

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« 12 septembre 1939,

Ma nuit est comme un grand cœur qui bat.
Il est trois heures trente du matin.
Ma nuit est sans lune.
Ma nuit a de grands yeux qui regardent fixement une lumière grise filtrer par les fenêtres.
Ma nuit pleure et l’oreiller devient humide et froid.
Ma nuit est longue et longue et longue et semble toujours s’étirer vers une fin incertaine.
Ma nuit me précipite dans ton absence.
Je te cherche, je cherche ton corps immense à côté de moi, ton souffle, ton odeur.
Ma nuit me répond : vide ; ma nuit me donne froid et solitude.
Je cherche un point de contact : ta peau. Où es-tu ? Où es-tu ?
Je me tourne dans tous les sens, l’oreiller humide, ma joue s’y colle, mes cheveux mouillés contre mes tempes.
Ce n’est pas possible que tu ne sois pas là.
Ma tête erre, mes pensées vont, viennent et s’écrasent, mon corps ne peut pas comprendre.
Mon corps te voudrait.
Mon corps, cet aléa mutilé, voudrait un moment s’oublier dans ta chaleur, mon corps appelle quelques heures de sérénité.
Ma nuit est un cœur en serpillière.
Ma nuit sait que j’aimerais te regarder, chaque courbe de ton corps, reconnaître ton visage et le caresser.
Ma nuit m’étouffe du manque de toi.
Ma nuit palpite d’amour, celui que j’essaie d’endiguer mais qui palpite dans la pénombre, dans chacune de mes fibres.
Ma nuit voudrait bien t’appeler mais elle n’a pas de voix.
Elle voudrait t’appeler pourtant et te trouver et se serrer contre toi un moment et oublier ce temps qui massacre.
Mon corps ne peut pas comprendre.
Il a autant besoin de toi que moi, peut-être qu’après tout lui et moi ne formons qu’un.
Mon corps a besoin de toi, souvent tu m’as presque guérie.
Ma nuit se creuse jusqu’à ne plus sentir la chair et le sentiment devient plus fort, plus aigu, dénué de la substance matérielle.
Ma nuit me brûle d’amour.

[…]

Ma nuit t’aime de toute sa profondeur, et de ma profondeur elle résonne aussi.
Ma nuit se nourrit d’échos imaginaires. Elle, elle le peut. Moi. j’échoue.
Ma nuit m’observe. Son regard est lisse et se coule dans chaque chose.
Ma nuit voudrait que tu sois là pour se couler en toi aussi avec tendresse.
Ma nuit t’espère. Mon corps t’attend.
Ma nuit voudrait que tu reposes au creux de mon épaule et que je me repose au creux de la tienne.
Ma nuit voudrait être voyeur de ta jouissance et de la mienne, te voir et me voir trembler de plaisir.
Ma nuit voudrait voir nos regards et avoir nos regards chargés de désir.
Ma nuit voudrait tenir entre ses mains chaque spasme.
Ma nuit se ferait douce.
Ma nuit gémit en silence sa solitude au souvenir de toi.
Ma nuit est linge et longue et longue.
Elle perd la tête mais ne peut éloigner ton image de moi, ne peut engloutir mon désir.
Elle se meurt de ne pas te savoir là et me tue.
Ma nuit te cherche sans cesse.
Mon corps ne parvient pas à concevoir que quelques rues ou une quelconque géographie nous séparent.
Mon corps devient flou de douleur de ne pouvoir reconnaître au milieu de ma nuit ta silhouette ou ton ombre.
Mon corps voudrait t’embrasser dans ton sommeil.
Mon corps voudrait en pleine nuit dormir et dans ces ténèbres être réveillé parce que tu l’embrasserais.
Ma nuit ne connaît pas de rêve pus beau que celui-là.
Ma nuit hurle et déchire ses voiles, ma nuit se cogne à son propre silence, mais ton corps reste introuvable. Tu me manques tant. Et tes mots. Et ta couleur.

Le jour va bientôt se lever. »

A retrouver ici

8 – Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 17 avril 1834 à Venise

A travers une correspondance osée – sans doute l’une des plus connues de la littérature française –  George Sand et Alfred de Musset incarnent à la perfection l’exaltation de l’amour.
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George Sand et Alfred de Musset, dessin de Célestin Nanteuil

« Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse être heureuse avec la pensée d’avoir perdu ton cœur. Que j’aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe. Que je t’aie inspiré de l’amour ou de l’amitié, que j’aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l’état de mon âme à présent. Je sais que je t’aime, et c’est tout. Mais pas avec cette soif douloureuse de t’embrasser à toute seconde que je ne pourrais satisfaire sans te donner la mort. Mais avec une force toute virile et aussi avec toutes les tendresses de l’amour féminin.

Veiller sur toi, te préserver de tout mal, de toute contrariété, t’entourer de distractions et de plaisirs, voilà le besoin et le regret que je sens depuis que je t’ai perdu… pourquoi cette tâche si douce et que j’aurais remplie avec tant de joie, est-elle devenue peu à peu si amère et puis tout à coup impossible ? Quelle fatalité a changé en poison, les remèdes que je t’offrais ? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un spectre ? Quand ces affreux souvenirs m’assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix ?) je deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes. J’entends ta voix m’appeler dans le silence de la nuit. Qu’est-ce qui m’appellera à présent ! Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles ? à quoi emploierai-je la force que j’ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-même ? Oh ! mon enfant, mon enfant ! que j’ai besoin de ta tendresse et de ton pardon ! Ne parle pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu’en sais-je ? Je ne me souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens que nous nous aimerons toute la vie avec le cœur, avec l’intelligence, que nous tâcherons par une affection sainte de nous guérir mutuellement du mal que nous avons souffert l’un pour l’autre, hélas non ! ce n’était pas notre faute, nous suivions notre destinée, et nos caractères plus âpres, plus violents que ceux des autres, nous empêchaient d’accepter la vie des amants ordinaires. Mais nous sommes nés pour nous connaître et nous aimer, sois-en sûr. Sans ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m’ont causée, un matin, nous serions restés frère et sœur. Nous savions que cela nous convenait. Nous nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés.

Eh bien qu’importe, après tout ? Nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous connaissons jusqu’au fond de l’âme, tant mieux. Quelle découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l’un de l’autre ? Oh malheur à nous, si nous nous étions séparés dans un jour de colère, sans nous comprendre, sans nous expliquer ! C’est alors qu’une pensée odieuse eût empoisonné notre vie entière, c’est alors que nous n’aurions jamais cru à rien. Mais aurions-nous pu nous séparer ainsi ? Ne l’avons-nous pas tenté en vain plusieurs fois, nos cœurs enflammés d’orgueil et de ressentiment ne se brisaient-ils pas de douleur et de regret chaque fois que nous nous trouvions seuls ? Non, cela ne pouvait pas être. Nous devions, en renonçant à des relations devenues impossibles, rester liés pour l’éternité. Tu as raison, notre embrassement était un inceste, mais nous ne le savions pas. Nous nous jetions innocemment et sincèrement dans le sein l’un de l’autre. »

9 – De May Ziadah à Gibran, Le Caire 15 15 janvier 1924

Pionnière du féminisme oriental, May Ziadah eu une relation épistolaire de plusieurs années avec le célèbre écrivain arabe Khalil Gibran. 19 ans d’amour platonique, pas une seule rencontre.
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« Le soleil a sombré sous l’horizon lointain, et entre les nuages, merveilleux de forme et d’aspect, est apparu un astre unique et brillant, Vénus, la déesse de l’Amour. Je me demande si cet astre est habité par des gens comme nous, qui aiment et sont remplis d’un désir éperdu. Se peut-il que Vénus ne soit pas comme moi et n’ait pas son Gibran – une lointaine et belle présence, qui est en réalité très proche – et se peut-il qu’elle ne soit pas en train de lui écrire en cet instant même, alors que le crépuscule vacille au bord de l’horizon, sachant que l’obscurité succédera au crépuscule, et que la lumière succédera à l’obscurité; que la nuit succédera au jour et que le jour succédera à la nuit, et que cela continuera maintes et maintes fois avant qu’elle ne voie son bien-aimé ? Toute la solitude du crépuscule se glisse ainsi en elle, et toute la solitude de la nuit. Elle jette alors sa plume, et elle se protège de l’obscurité derrière le bouclier d’un seul nom : Gibran. »

10 – Lettre de George Sand à Michel de Bourges

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« Le 23 janvier 1837,

Si je couvais d’autres amours, je n’aurais pas fait violence à ma fierté pour aller m’humilier dans les larmes devant toi. Si je ne t’aimais plus, je n’aurais pas subi l’affront de reproches que je ne ouillé avec moi. Si je n’avais pas eu le cœur brisé, j’aurais su renfermer des pleurs qui n’avaient peut-être guère d’écho dans le tien et qui m’ont semblé ne te causer que de l’ennui. Si j’avais pu t’oublier, je l’aurais fait, car l’amour que j’ai pour toi est un martyre et ne me causera jamais que trouble et douleur. S’il suffisait de se savoir aimée pour rendre la pareille et si avec la conviction d’être aimée fort peu, on acquérait tout d’un coup la force de se vaincre et d’oublier, il est certain que j’aimerais d’autres que toi, il est certain que je ne t’aimerais plus.

Ce n’est pas à cause de l’amour que tu as eu pour moi que je t’ai aimé. Combien d’autres en ont eu davantage qui ne m’ont pas fait seulement lever les yeux de dessus mes livres ! Ce n’est pas à cause des belles paroles que tu sais dire aux femmes, j’ai bien rencontré d’autres beaux parleurs qui n’ont pas seulement distrait mon oreille. Ce n’est pas parce que j’ai compté sur du bonheur ou sur de la gloire ou seulement sur de l’affection. Je méprise les faux biens, et je savais en me donnant à toi que le torrent du monde nous séparerait toujours. Je savais que les ambitieux n’aiment qu’une heure par jour et que l’amour est un jour dans leur vie. Je t’ai aimé parce que tu me plais, parce que nul autre ne peut me plaire. Je t’aime parce que quand je me représente la grandeur, la sagesse, la force et la beauté, c’est ton image qui se présente devant moi, parce que ton nom est le seul qui me fasse tressaillir et ton souvenir le seul qui ne s’efface pas comme une ombre de ma mémoire. Et ce n’est pas que tu mérites cette adoration, tu ne vaux pas mieux que moi, si tu as des talents et des forces en plus, tu as en moins la sagesse et la philosophie.

Si tu as plus de sympathie avec les hommes, tu as moins de commerce avec Dieu, si tu as plus de miséricorde et de retour, tu as moins de constance et de dévouement, non, tu n’es pas si grand que tu parais, nous sommes frères, et je t’ai mesuré de la tête aux pieds. Tu as plus de justice que moi parce que tu as plus de lumière, mais tu as des vices que je n’ai pas, car tu n’as jamais gouverné tes passions. Je te sais tout entier, car nous sommes un et tu es la moitié de mon être. Je vois en toi la face de ma vie qui ne s’est pas réalisée, mais ce qu’elle a d’affreux, je l’aime encore parce que c’est moi dans toi, de même que tu dois aimer mes ignorances et mes ténèbres parce que c’est toi dans moi. Je suis aujourd’hui ce que tu as été dans ta cabane avant d’avoir été flétri par le souffle du monde ; tu es ce que j’aurais été si mon mauvais génie m’avait poussée dans la même vie. Dès le premier jour où nous nous sommes appartenus par la pensée. Je t’ai ouvert mon âme, je t’ai raconté ma vie comme si tu avais le droit de la savoir, comme si tu avais le pouvoir de la changer. Et tu l’as changée, en effet ; d’où t’es venue cette puissance ? Nul autre homme n’avait exercé sur moi une influence morale, et malgré de nombreuses amours, mon esprit toujours libre et sauvage n’avait accepté aucune direction.

Liée par la fibre à des êtres dévoués à des principes tout opposés, j’étais restée moi, doutant de tout, n’admettant que ce qui ne venait que de moi-même, haïssant toutes les erreurs. J’étais vierge par l’intelligence, j’attendais qu’un homme de bien parût et m’enseignât. Tu es venu et tu m’as enseignée, et cependant tu n’es pas l’homme de bien que j’avais rêvé. Il me semble même parfois que tu as l’esprit du mal, tant je te vois un fond de cruauté froide et d’insigne tyrannie envers moi, mais puisque tel que tu es, tu m’as persuadé ce que tu as voulu, puisque tu as entamé le rocher, puisque tu m’as attachée à tes convictions et liée à tes actes par une chaîne invincible, il faut que tu sois mon lot et mon bien depuis l’éternité et pour l’éternité. Tu n’es pas capable de comprendre pourquoi, comment et combien je t’aime. Je ne sais vraiment pourquoi je fatigue ma plume à te l’expliquer. Ton amour est tout différent du mien et je crois que, plus violent peut-être dans l’occasion, il est d’un ordre inférieur comme l’être inférieur en intelligence qui te l’inspire. Tu n’as pas besoin de moi, toute âme a peu de tendresse pour ce qui ne lui sert à rien. Toute âme tend à l’infini et je suis un être plus fini que toi. Il est simple que tu ne te retournes pas souvent en arrière pour me tirer avec toi. Moi j’aspire à te suivre comme le Dante suivait à travers les enfers et les cieux son guide fantastique. Je vois bien souvent que tu n’es pas dans la route, mais je sais que tu la connais et que tu la retrouveras. Je sais encore mieux que si tu ne la retrouves [pas], nous périrons ensemble, car je sens que je ne puis plus reprendre mon âme. Tu peux la briser, l’anéantir. Tu ne peux me la rendre, tu ne peux t’en débarrasser au profit d’un autre… Je crois que souvent tu le désires… Je ne sais quelle lueur fatale m’est venue à la casa Speranza. J’ai cru voir, j’ai cru comprendre. – Que la volonté de Dieu s’accomplisse ! Que sommes-nous pour lui demander son amour ? L’arbre ne se plaint pas du vent qui le brise, ni la terre des montagnes qui la pressent. »

A retrouver ici

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