INTERVIEW ET MIXTAPE avec Ellah a. Thaun : folk pastel goth et militantisme trans-identitaire

 

Nathanaëlle Eléonore Hauguel a.k.a. Ellah a. Thaun, c’est notre coup de cœur de ce début de février. On l’a rencontrée à l’occasion de sa venue sur Paris où elle donne un concert demain, mercredi 8 février, à La Mutinerie dans le cadre de la deuxième édition du Festival des Cultures LGBT.  Compositrice queer à la musique folk psychédélique, militante passionnée, survitaminée, aux productions artistiques prolifiques et multiformes, amatrice des sciences occultes, Instagrammeuse flower goth au quotidien… On aurait encore des dizaines de façons de la décrire, et autant – si ce n’est plus – de raisons pour vous en parler.

A l’occasion de notre rencontre, elle nous a préparé une mixtape exclusive que vous pouvez retrouver ci-dessous, à lancer dès à présent avant de poursuivre la lecture.

Ellah a. Thaun est née comme une extension de ta propre personne ou c’est un personnage que tu as décidé de créer ?

Je crois que comme beaucoup de personnes en transition il y a un moment où tu te réfugies derrière un « alter ego » pour avoir la paix et faire passer la pilule auprès de l’entourage à qui tu dois inévitablement dire au bout d’un moment que « l’alter ego » en fait c’est vraiment toi et que le reste c’est juste une performance un peu maladroite et douloureuse de ce que la société attend de toi à partir du moment où ton acte de naissance est imprimé. Je dis pas que c’est la meilleure solution, mais c’est ce qui s’est passé.

J’en ai eu plusieurs des « extensions » et pour « Ellah a. Thaun » c’est venu d’un sujet de ma prof de dessin (Béatrice Cussol, artiste et écrivaine éditée notamment au Rayon chez Balland par Guillaume Dustan) sur les superhéros/ïnes. Ça m’a beaucoup plu et il m’a fallu mon nom de superhéroine : pour ça j’ai appliqué la méthode « Hexentexte » (texte-sorcier) d’Unica Zurn, que l’on trouve dans « L’homme Jasmin » que je lisais à ce moment là, à mon prénom… et ça a donné « Ellah a. Thaun » ! Il y a quand même quelque chose d’arty derrière tout ça mais je crois que c’est aussi le moment où j’ai fusionné ce que je traversais dans ma vie intime avec mon travail. Étrangement, c’est l’inverse depuis que j’ai obtenu mes papiers. Je me réapproprie mon prénom et le deuxième que j’ai choisi « Eléonore » que je voulais depuis toute petite parmi d’autres et que j’ai gardé, pour le début du prénom qui fait écho à  « Ellah », qui est finalement devenu un nom de groupe ou de scène.

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Quand as-tu commencé à faire de la musique et qu’est-ce qui t’a amené à le faire? On a cru comprendre que ta  transition y a été pour beaucoup.

C’est pas très original j’ai commencé à faire de la guitare vers 12 ans après avoir écouté Nirvana, les Smashing Pumpkins, Marilyn Manson (et d’autres trucs honteux, donc je dis que les groupes cools). Ma transition a été une deuxième puberté alors très logiquement ça a redéfini ma façon d’appréhender la musique et de composer. J’ai l’impression de ne plus jouer et chanter pareil du tout depuis quand j’y pense. Globalement je ressens beaucoup moins de pression, que je pouvais m’imposer, et je peux/veux faire tout ce qui me passe par la tête.

Quand on parle d’unE artiste on a tendance à vouloir le ou la catégoriser. Ça t’est égal ou ça t’agace qu’on parle de toi comme une artiste « transgenre » avant tout et non pas comme une artiste tout court?

En fait oui ça pourrait m’agacer, si j’étais obligée je m’auto-catégoriserai comme « queer » ce qui revient à refuser d’être catégorisée, et puis j’entends ce mot par la littérature et les essais associés. Mais j’estime que la visibilité trans est plus importante que l’ego d’artiste typique dans une interview/article. De la presse locale au zine le plus indé du moment que le mot trans apparaît et que c’est tourné de façon respectueuse. Si ça peut faire changer d’avis quelqu’un d’intolérant ou décider quelqu’un à faire une transition, c’est ça de gagné ; c’est plus important que le travail que je fais. Après j’ai conscience que ça peut l’obscurcir, et même me desservir pour des opportunités professionnelles, mais j’assume tout ça.

Tu utiliserais quels mots pour qualifier ta musique ?

« Psychédélique » pendant longtemps, ça me tient à cœur, au sens de mes lectures sur le néo-shamanisme à un moment surtout. Il n’y a rien de mieux pour moi que la musique pour explorer la psyché et tracer des chemins de transes confortables ou non pour les autres et pour soi. Maintenant je dis « pop » exprès parce que j’estime que les micro-cultures dont finalement je viens, après avoir rendu un fier service sur Tumblr ont fini par s’entre-digérer et produire la pire junk-food visuelle et musicale du moment. Je pense qu’il faut s’en détacher très vite. Tu vois j’avais mis « flower goth » ou « pastel goth » parce que c’est à la base des termes plutôt péjoratifs pour se moquer des goths-à-chats et ça aussi, ça a fini par être un hashtag pris très au sérieux par des blogueur-ses. Après, je me fous de moi aussi, parce que j’y participe allègrement sur Instagram avec mes OOTD (ndlr. « Outfit Of The Day ») au milieu de la promo de mon groupe -ce qui est peut être une très mauvaises idée- mais voilà c’est ma junk food à moi.

Tu composes, tu dessines, tu photographies. Pourquoi multiplier les médiums artistiques ? Qu’est-ce qui te plait spécifiquement dans chacun de ces arts ?

Je tiens pas trop en place sinon, forcément, et pourtant j’essaie un maximum de travailler par cycles pour ne pas commencer 1000 choses en même temps ce qui est quand même toujours un peu le cas au bout d’un moment. Ce qui me plaît avant le résultat, c’est que je m’oublie pendant que je le fais. J’adore aussi me retrouver devant une page blanche, métaphoriquement parlant, parce que tout est là et il y a tout à faire à la fois. Encore une fois c’est sûrement risqué parce que ça peut nuire à la lisibilité de mon travail ces médiums différents. Mais de la même façon que pour moi, c’est un laboratoire en évolution permanente. Je trouve que ça change aussi d’amener les gens à creuser un peu plutôt que de servir quelque chose d’unilatéral avec un message terminé. J’essaie de créer une esthétique qui porte à réfléchir sur la notion d’esthétique musicale. Tout est en train de se phagocyter : être djette, musicienne solo, en groupe, label, la frontière est mince. J’ai envisagé ma carrière solo comme un label avec différents genre musicaux au sein de mes propres disques, tu peux être djette et faire de tes sets des œuvres à part, c’est l’idée.

 

Je t’avoue je suis un peu curieuse, c’est quoi cette histoire de plantes magiques que tu photographies ?

Des plantes enthéogènes ou aphrodisiaques que je collectionnais et consommais avant. Le problème c’est qu’avec mon traitement et les interactions j’évite et puis certaines ne sont plus tolérées sur le sol français il me semble, donc je vais devoir finir par m’en débarrasser (ou tenter de les faire classer en spécimen botanique sachant que j’ai ni le diplôme, ni le labo pour ça…).

🌙 spécimens botaniques dans la chambre 🌙

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Qu’est ce qui t’intéresse dans l’occultisme, les textes sorciers ? La spiritualité, est ce que ça signifie beaucoup pour toi ? Dans quelle mesure ? Comment et par qui y as-tu été « initiée » ?

Ça vire toujours un peu à la séance psychanalyse avec moi les questions mais voilà c’est un truc qui vient de mères en filles du coté de ma mère donc, les cartes et l’astrologie. Quand j’étais petite ça me fascinait, ça, la réincarnation ce genre d’idées. J’étais une X-Phile convaincue avec les magazines officiels et les cartes et je voulais littéralement vivre dans ce monde avec Mulder et Scully. Et forcément à l’adolescence j’ai tout renié en bloc genre, il y a juste la vie puis un petit cercueil et les vers. Après plusieurs trips psychédéliques plutôt intenses avec des champignons et de la mescaline (pas dans un contexte festif du tout) j’ai fini par retrouver, non pas une fascination pour des trucs new-age comme je peux le dire en riant bêtement, mais plutôt le sentiment que tu as enfant quand le monde est réellement magique, mystérieux et qu’on en connait rien et qu’on a l’impression qu’à part les explorateurs et les initiés, personne n’y connaît vraiment rien en fait. Je garde une immense peur, mais une peur d’animal face à je sais pas, une technologie qu’il ne comprend pas, pleine de respect aussi, qui m’a aussi vraiment aidée à être celle que je suis maintenant : plutôt chicorée le matin et valériane le soir.

 

C’était quoi ton histoire ou ton conte préféré qu’on te lisait quand t’étais petite?

Elle est trop cool cette question ! En fait je crois que c’est les comics que je lisais qui ont fait office de contes. Là je pense à Spider-Man ! J’ai racheté une anthologie en anglais, de ceux que j’avais en 95 ou 96 et j’étais super émue de revoir ces dessins qui me laissait rêveuse pendant des heures, que je redessinais après.

Tu travailles avec quoi comme matériels chez toi pour produire?

En ce moment sur mon bureau : avec le matériel que mon père utilisait dans son propre mini studio en 1983 ! J’ai ajouté un synthé à moi et de quoi synchroniser tout ça. Mon rêve là en ce moment c’est d’arriver à en faire un album, j’ai déjà commencé avec mon mini ep sous le nom  “Deemon” et on peut entendre des démos de tout ça sur mon “Happy 29 Honey”. Je sais pas encore quelle forme, ni quel nom ça va prendre et ça prends du temps aussi. Jusqu’à très récemment j’ai enregistré touts mes albums avec ma Takamine (c’était celle de mon père aussi) mon SH09, un SP404 pour les effets et encore. Et le tout via le micro interne de mon Mac parce que j’avais pas de carte son, pour les plus anciens albums avec tout ce que je pouvais emprunter. C’est tout récent pour moi d’avoir mon petit lieu de travail je prends le temps d’appréhender tout ça, déjà techniquement même si je préfère ne pas trop en savoir et intégrer la découverte et les erreurs dans ce que je produis.

Dans tes EP et LP généralement il y a des morceaux composés à des années différentes, du coup comment tu choisis de rassembler tes morceaux ? Un thème commun?

Ça me fait rire de faire des albums concepts ou des trilogies à chaque fois ou presque parce que c’est grandiloquent et à mon niveau ça veut pas dire grand chose. Mais c’est super étrange comme des trucs enregistrés ou composés parfois longtemps avant prennent un sens. En live on a un titre dont j’ai écris le couplet à la guitare pendant un voyage au Canada il y a 12 ans sans jamais trouver un refrain qui me paraisse bien. J’ai trouvé le refrain il y a 3 ans et on l’a terminé que maintenant, c’est ridicule surtout que c’est une chanson très très simple.

J’aime beaucoup ta track Another Suicide [Demo, spring 2012 / Unreleased track] sur ton album (b-sides & rarities). Est-ce que le suicide c’est quelque chose auquel t’as déjà pensé? Attention et là c’est le moment de la question darkos… C’est quoi ton rapport à la mort ?

Elle est très bien cette question, je suis en plein dedans ! Après avoir obtenu mes papiers, après des années d’attente, j’ai pas été euphorique plus de dix jours, moment à partir duquel j’ai commencé à avoir des crises d’angoisse/panique quotidiennes, et qui n’étaient pas là pendant que je me battais pour les avoir ces papiers justement, je tenais bon. Après 3 mois pas très drôles niveau qualité de vie et sommeil, c’est en faisant des courses (pourquoi ?) que j’ai compris d’un coup que dans mon combat j’avais nourri cette idée de suicide comme une possibilité non pas sous jacente et morbide, mais très pragmatique ; option A j’ai mes papiers et je fais ma vie, option B j’en fini avec tout ça en laissant un message politique et en tentant d’épargner le plus possible mes proches. Je pense que ces crises était ma prise de conscience de ce que j’étais prête à m’infliger, donc une violence inouïe, vu qu’il s’agissait en plus de la réponse à un mal être, une réponse tout court à une situation intolérable. C’est là que ça devient cauchemardesque parce que je crois que je me suis littéralement épuisée à devoir trop souvent me justifier (déjà rien que de devoir expliquer devant la loi qui on est et pourquoi, c’est aberrant) et expliquer à trop des personnes que oui, vivre avec des papiers qui ne te correspondent pas au quotidien c’est un enfer pour plein de petites démarches.

Dans ma transition j’ai eu toutes les questions possible mais je me souviens pas qu’on m’ai déjà demandé si je souffrais, comme si la souffrance était méritée quelque part, donc acquise.

Le plus insupportable dans une transition c’est que pour beaucoup de personnes c’est déjà bien de t’accepter comme tu es alors tu ne vas pas exagérer et te plaindre parce que c’est difficile de trouver un travail. Ça revient à dire que dans le crâne de la quasi-totalité des personnes tolérantes sur ces questions, être trans est quand même un choix, donc qu’il faudrait assumer quelque chose, en prendre la responsabilité. Voilà, moi je pense pas que ça soit un choix du tout, quand tu arrives à formuler la chose en toi il n’y a pas de retour en arrière possible. Après chacun voit sa propre fin de transition : pour moi c’était mes papiers, surtout pas par fierté patriotique hein, mais comme récompense après des années d’humiliations souvent publiques. Pour d’autres c’est juste l’accès aux hormones et d’autres encore une opération quelle qu’elle soit. Il ne faut jamais sous estimer l’importance et le poids de ce point final, en tant que trans, mais aussi pour l’entourage qui doit être attentif à ça (j’ai eu des personnes attentives autour de moi), et qu’une transition c’est pas 10% de souffrance et 90% de lubbies un peu fantasques. Dans ma transition j’ai eu toutes les questions possible mais je me souviens pas qu’on m’ai déjà demandé si je souffrais, comme si la souffrance était méritée quelque part, donc acquise.

Mon rapport à la mort est de toute façon complètement chamboulé, cette semaine c’était l’anniversaire des 6 ans depuis la mort de mon petit frère et sincèrement c’est un mélange étrange de colère, parce qu’autour de moi j’ai l’impression de voir que des gens qui se noient dans un verre d’eau, donc j’ai beau être patiente, je vois plus grand monde. D’un autre côté l’impossibilité pour ce bout de l’Europe de parler de la mort ailleurs que chez un psy ou en posts Facebook alarmants. Je trouve ça très pervers et ça rend les gens un peu idiots, consommateurs et égocentrés. Donc pour ne pas que je m’énerve il y a les livres et heureusement : j’ai découvert Hervé Guibert cet été et la lecture de plusieurs de ses bouquins dont son journal m’ont vraiment fait du bien. Son rapport à la mort est bouleversant. Dans un autre registre plus récemment la lecture de l’Exégèse de Philip K. Dick qui aborde de la question de la mort jusqu’à la question de la réalité elle-même et d’une façon parfaitement confuse et merveilleuse. J’ai commencé un texte sur tout ça pour l’édito de mon prochain zine !

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Tu as monté le groupe Valeskja Valcav avec Rapport 1984. Quelles sont vos influences ? Votre manière de créer ? Une nouvelle sortie bientôt ?

En fait Valeskja Valcav c’est mon projet principal, c’était une sorte de collectif. Je voulais arrêter en arrivant à Rouen en 2009, mais Jill m’a convaincue de continuer avec elle. On s’est vraiment retrouvées sur la période acid-house puis les expérimentations live de Psychic TV. On est partie d’un magma sonore instrumentale et on a incorporé progressivement des notes (peu, jamais plus de deux par chansons je crois), des hurlements. Chaque concert est différent, c’est plus des thèmes que des chansons d’ailleurs. Il y a énormément d’improvisation et ça a même fini par être très dansant comme les super souvenirs de la Bitchcraft au Barlok ou la Stupra Militia au Klub récemment. On a fini par enregistrer notre set live cet été et il manque juste quelques aprèms de mix pour le sortir et on a terriblement hâte !

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Tu as créé le label fictif (d’ailleurs pourquoi fictif ?) Hyperdelic Transmanifesto, peux-tu nous en dire plus sur les artistes que tu produis ?

Je fête les 5 ans du label ce mois ci ! J’ai toujours dit fictif parce que j’avais peur qu’on trouve ça prétentieux que je fasse un label en plus de tout ce que je fais ahah ! D’abord il y a eu Valeskja Valcav, puis Ellah A. Thaun, Rapport 1984 (Jill en solo) et mon groupe du Havre Pink Elefant aussi qui est plus ancien. Récemment j’ai eu envie de sortir d’autre trucs et je compte continuer surtout dans cette voie avec Rvines (du queercore expérimental de Rouen, c’est très, très violent), Terrine (d’Amiens, qui joue dans Me Donner et Headwar et vient du merveilleux Accueil Froid Nuke) et d’autres encore que je n’ai pas annoncé mais je suis dessus dès que la date de la Mutinerie est passée !

On a vu que tu bénéficiais du soutien de la région Normandie pour professionnalisation (sur 3 ans) : qu’est ce que ça t’apporte ? Être institutionnalisée est-il un moyen de donner de la visibilité à tes idées, à la culture trans ?

Pour résumer c’est comme une bourse, limitée, à ma disposition après conseils et discussions, pour de l’aide matérielle : location de véhicule pour tourner, flightcases, câbles… Produire un peu de merch ou des services pour me filer un coup de main sur un projet. Ça m’apprend à travailler un peu plus en équipe aussi, parce que j’ai toujours tout géré toute seule et à perte. C’était effectivement l’idée première, la visibilité ! Sortie des lieux autogérés ou festival queer, à chaque date je suis toujours la seule meuf trans dans la salle. C’est un moyen de pouvoir dire à d’autres filles ou garçons trans que c’est possible de monter un groupe ou un projet artistique et qui plus est, tienne la route tant bien que mal professionnellement, en terme de crédibilité, sans pour autant être la bête de foire. C’est ce que j’ai déjà dit un peu plus haut : à chaque tremplin de ce genre, à chaque réunion, à chaque dossier, chaque concert, chaque backstage même si je dois clairement pas faire toujours l’unanimité avec le staff, une fille trans et de la visibilité c’est déjà ça de gagné si ça peut aider quelqu’un.

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En mai dernier a été adoptée la simplification du changement d’état civil qui a provoqué un tollé chez les asso LGBT de par la violence des institutions qui persiste malgré ce texte ; comment as-tu ressenti ce « cap » passé par la justice ?

Horrible. Ça m’a pris 4 ans et demi presque 5 ans pour obtenir mes papiers avec un tribunal pourtant extrêmement clément sur ces questions. Ça va juste diviser par deux la durée dans ce genre de tribunaux et encore, pour les autres donc l’immense majorité ça sera toujours abominable vu que ça reste la décision d’un juge, sur l’avis d’un psy, donc absolument aucun respect, il faut tout revoir.

Les micros-éditions queer & trans-éducatives que tu as réalisé, tu les orientes vers quel public ? Qu’est ce qu’on peut y apprendre ? On les trouve où ?

Je voulais vraiment faire comme le génial « Fucking Trans Women » de Mira Bellweather que j’avais lu partiellement jusqu’à récemment et que suis sensée traduire bientôt. Une sorte de magazine dédié à la sexualité trans non-op ou plutôt post-hormonée à destination des filles trans et celles/ceux qui sont avec. Je pense qu’on sous estime totalement les changements incroyables du THS sur le corps, l’esprit, et de l’esprit sur le corps. Il y a tout un travail de re-découverte de soi, de chemins à refaire et forcément différents quand les hormones commencent à agir et qu’il soit question d’opération ou non dans l’avenir il ne faut pas négliger ce corps qui change et se le réapproprier. J’ai fait ça sous forme d’un art-zine qui était aussi mon mémoire de master. Alors sur la forme c’est très cool mais même avec une petite diffusion ça reste coûteux et long à produire. J’ai terminé un hors-série et j’ai pas trouvé le temps ni les moyens encore de l’imprimer avec tout le reste. Donc je pense continuer en éditions plus limitées, mais par contre je travaille à une version online qui prendra la place de mon blog, que je vais orienter très clairement sexo mais aussi healthy.

Il y a tout un travail de re-découverte de soi, de chemins à refaire et forcément différents quand les hormones commencent à agir et qu’il soit question d’opération ou non dans l’avenir il ne faut pas négliger ce corps qui change et se le réapproprier.

Tu penses que plus qu’avant c’est important aujourd’hui d’être militantE ?

Je pense que c’est impossible de transitioner sans devenir militante car le simple fait de transitioner est déjà un acte politique en soi. J’ai envoyé mon dossier de CEC à d’autres filles et des avocat-e-s pour que ça avance. Là j’aimerai commencer à me renseigner sur des permanences ici à Rouen pour aider des personnes avec des questionnements, en transition.

Récemment j’ai eu l’occasion, deux fois d’aider dans le milieu médical par témoignage et relectures sur les protocoles pour les enfants trans. C’est indispensable au quotidien d’être militante en ce sens (c’est le sens que je donne à ce mot en fait.) Et il faut rester militante au delà de ça : j’étais assez naïve et donc très surprise de voir que féministe pouvait dire aussi parfois féministe trans-exclusive puisque certaines féministes pensent que la trans-identité n’est qu’une performance bancale du genre féminin dans le sens où l’enfance d’un côté, l’utérus de l’autre, façonnent le genre. J’avais vu récemment un article sur des festival riot-grrrls où ont été vus des slogans transphobes comme « no trannys ».

Il y a aussi Preciado dans Testo Yonqui qui mets en garde à la fin sur une future appropriation du queer par des personnes cisgenrées à l’étroit dans leur cadre hétéro ou homo normé. Entre quelqu’un avec quotidien normé et qui s’approprie des codes queer dans la limite tolérée de son genre et de la société pour revenir dans son cadre confortable à la prochaine mode, et ce que j’ai vécu ces dernières années en termes simplement de démarches médicales et administratives, de risques au quotidiens, ce n’est forcément pas la même chose. C’est quelque chose de nouveau alors, même si je trouve les étiquettes un peu absurdes, par exemple la définition de transsexuel-le vers transgenre a été un pas énorme et malheureusement il faut le redéfinir tout le temps. Le milieu queer, militant, LGBT doit savoir se redéfinir et se protéger de certaines ré-appropriations que j’estime dangereuses.

Jusqu’en mars t’es en France, t’as prévu quoi après ? Tu veux faire des dates à l’étranger ?

Je tourne pas mal en mars effectivement, j’aimerai caler un maximum sur ce mois. Le truc fou c’est que j’ai du arrêter de jouer à l’étranger à cause de mon CEC, j’ai du refuser des dates… j’ai fait Londres, Berlin, Bruxelles donc pas super loin encore et maintenant que je les ai je ne réalise pas encore totalement que je peux booker à l’étranger. Déjà je vais reprendre mon petit carnet d’adresse et recommencer à caler des dates là où ça n’était pas possible et si on me repropose quelque chose je pourrai répondre autre chose qu’un mail confus.

T’as des projets en dehors de la musique qui n’ont pas encore vu le jour et que tu souhaites mettre en place ?

Manger des homards (ou des faux-homards vegan faits avec du tapioca et de l’agar-agar), une vue sur la mer par temps gris avec mon Amour, faire l’amour tout le temps et écrire.

Pour en savoir plus sur Ellah a. Thaun :

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