INTERVIEW de Rebecca Topakian : des corps, des gestes, des espaces

On a posé quelques questions à Rebecca Topakian, jeune photographe, moment pour nous d’en savoir plus sur son parcours, ses projets et son processus de création. Retrouvez sa série Infra- au T2 espace collectif de création dans le cadre de l’exposition Les Fidèles.

 

Peux-tu nous en dire plus sur ton parcours ? La photographie a-t-elle toujours fait partie de ta vie ? Utilises-tu d’autres médias artistiques pour t’exprimer ? Dans quelle mesure éprouves-tu des difficultés (si il y en a) en tant que jeune artiste à t’insérer sur la scène contemporaine émergente ?

J’ai fait des études en classe préparatoire littéraire et j’ai poursuivi en faisant deux licences de Philosophie et de Géographie. C’est en commençant mon master de philo que j’ai commencé à me mettre à la photographie. J’ai fait une première année à l’école Louis Lumière et comme j’ai détesté leur approche, suis partie directement à Arles, à l’ENSP. La photographie n’a clairement pas toujours fait partie de ma vie, j’étais d’ailleurs plutôt partie pour écrire. J’utilise principalement la photographie, je me considère photographe – mais j’ai aussi fait de la vidéo, j’écris et je reste ouverte à explorer selon mes envies. Récemment, j’ai fait une pièce en mosaïque, peu de temps après qu’une diseuse de bonne aventure de Jéricho a lu dans le marc de mon café que j’allais apprendre de nouvelles techniques et mixer les médias.

Pour ce qui est de la scène contemporaine émergente, ce n’est pas la première fois qu’on me pose la question, alors je vais en profiter pour régler mes comptes avec cette expression. Il y a une sorte d’obsession contemporaine pour l’émergence que je trouve très problématique. Lorsqu’un artiste plus âgé se présente, on ne se demande pas s’il a émergé, s’il est émergent ; quel que soit son statut, il est artiste. Mais concernant les jeunes artistes, on pose la question de l’émergence. Mais émerger, c’est quoi ? C’est sortir la tête hors de l’eau. C’est tout de même drôle, on considère d’emblée que les jeunes artistes sont sous l’eau, immergés. Comme s’il y avait une masse informe dont quelques élus s’extraient tels Vénus sur sa conque. Avec ce que ça porte comme imagerie de la noyade. Finalement, mis à part le talent, le travail, la volonté ou l’envie, ce que l’on valorise en parlant d’émergence est la visibilité, la célébrité, le fait qu’un nom « tourne ». Ce concept, c’est le capitalisme libéral transposé à l’art : jeunisme et célébrité. Mais si on voulait être célèbre, on ferait mieux de s’inscrire à Secret Story ou être blogueur mode. Qu’on parle de « jeune scène artistique », oui, car il y a une scène de jeunes artistes, plus ou moins fraîchement sortis d’école ou pas, qui s’entraident et sont à l’origine d’initiatives pour survivre. Je pense en faire partie parce que j’accorde beaucoup de valeur à une certaine idée de la solidarité, de l’amitié, du réseau comme potentialité d’échanges – on n’avance pas tout seul. Mais l’émergence, à mon sens, ne veut rien dire.

 

Tu fais partie du projet el-Atlal qui a été mis en place en 2015 dans le but d’accueillir des artistes d’un peu partout dans le monde en résidence à Jéricho en Palestine : quelles sont les motivations qui vous ont poussé à créer ce groupe ? Pourquoi faire entrer des artistes en résidence à Jéricho ? Où en êtes-vous de la construction de ce centre de résidence sur lequel vous travaillez ? Quels sont les critères qui vous poussent à retenir un artiste plutôt qu’un autre ? Des restitutions de ces résidences sont-elles prévues en France ? Quel est ton rôle plus exactement dans ce projet ?

 

À l’origine d’el-Atlal, c’est un groupe d’amis fédérés autour de Karim Kattan, le fondateur, qui est franco-palestinien. Le projet est né peu de temps après mon premier voyage en Palestine et nous avons trouvé nécessaire d’inscrire la Palestine comme un acteur de l’art et de la recherche. Jéricho est une ville extraordinaire qui cumule les superlatifs (oasis au milieu du désert, plus vieille ville du monde, la plus en dessous du niveau de la mer, chargée de mysticisme), mais c’est aussi une ville rurale en marge de la Palestine, connue uniquement – et encore!- pour ses sites touristiques. Pour nous, c’est à la fois mettre en avant la Palestine, mais aussi s’éloigner des centres d’impulsion culturelle, proposer quelque chose hors de Ramallah ou Jérusalem. En invitant des artistes ou des chercheurs à Jéricho, c’est aussi la volonté de produire des discours sur cet espace qui sortent des sentiers battus (la guerre, la résistance, les camps de réfugiés), parce qu’il y a une trop grande accumulation de discours sur la Palestine comme pays en guerre et qu’il faut redéfinir cela si l’on veut changer les choses. Nous avons reçu pour notre premier appel à projet presque deux cents candidatures et la sélection a été faite par un jury extérieur de professionnels de l’art et de la recherche. Les artistes sont très libres sur leurs projets et nous n’attendons pas une orientation particulière. Pour ma part, je suis directrice artistique, même si nous travaillons un peu tous sur tous les fronts. Cela signifie que je pose les nécessités et les termes de la résidence, j’accompagne les artistes sur place, je m’occupe du suivi. Nous espérons proposer une exposition au printemps qui restituera le travail fait à Jéricho en octobre 2016.

La résidence d’artiste s’accompagne d’un projet de construction d’une résidence-centre d’art, en collaboration avec les architectes palestiniens AAU ANASTAS. Le projet très ambitieux rentre dans le cadre d’un laboratoire de recherche sur la pierre et nous avons l’intention de marquer le coup. Il n’y a pas que les grandes villes occidentales qui ont droit à des bâtiments incroyables et audacieux. En ce moment même, les architectes construisent le prototype échelle 1 de la première « dune » du bâtiment, c’est déjà un grand pas.

 

En 2015 tu as exposé aux rencontres de Arles pour “Olympus engage une conversation photographique” : en partant du travail de Dorothée Smith, tu as préparé une série dialoguant avec le travail de cette dernière. As-tu pu échanger avec elle avant de travailler sur cette série ? Est-ce à ce moment-là que t’est venue l’idée de travailler avec un éclairage LED infra-rouge ? Peux-tu nous expliquer le processus de réflexion qui t’a amené à utiliser cet éclairage très particulier ?

Pour ce projet, Olympus arrivait à l’école en nous proposant trois photographes connus auxquels nous pouvions choisir de répondre. J’avais en réalité déjà le projet de faire cette série utilisant les infra-rouges et c’est pourquoi j’ai décidé de faire le binôme avec Dorothée.  Elle s’intéressait aussi à l’invisible (elle a utilisé des caméras thermiques), au corps, donc il était tout naturel que ce soit avec elle que j’aie envie de travailler.

Avant ce travail, j’avais fait une série où je photographiais des foules en soirée, desquelles j’extrayais par la suite des visages en occultant le reste de la photographie par l’apposition d’un passe-partout sur le tirage. Le problème est qu’avec un appareil normal et un flash, j’étais rapidement identifiée comme photographe de soirée et les gens se mettaient en scène, posaient. Ce que je voulais, c’était des gens perdus, dans un abandon total à la fête et à la danse. J’ai commencé à chercher des solutions pour passer inaperçue. J’ai d’abord pensé acheter une caméra de chasseur et j’ai fini par trouver une autre technique, en sacrifiant un de mes appareils à l’infrarouge.

 

Cette technique, tu l’as utilisée pour les photographies de la série Infra- : quel est ton rapport à la fête ? Dans quelles soirées as-tu pris ces clichés ? Pourquoi ce désir de te “cacher” derrière la lumière infra-rouge ?

Je n’ai pas de rapport particulier à la fête. Ce que je cherchais, ce sont des moments d’abandon. Je voulais autre chose que le rapport du portrait modèle/photographe et il fallait pour cela que je me rende invisible. Cet abandon, on le trouve dans la fête, avec cet aspect particulier que les salles sont généralement plongées dans le noir, ce qui a pour conséquence que les personnes sont moins conscientes de leur apparence, moins dans la mise en scène. J’ai pris la plupart des images dans des soirées Casual Gabberz à Paris, qui sont des soirées de techno hardcore, mais également dans quelques autres soirées. Le contexte importe peu, ce que je cherche sont des corps et des gestes.



Parle-nous du projet Off-screen : quel est ton rapport à la pornographie ? Qu’as-tu ressenti sur le(s) plateau(s) ? Peux-tu nous dire avec quelle(s) boîte(s) de prod tu as travaillé(es) et pourquoi celle(s)-ci en particulier ? Tentes-tu avec ce travail de “revaloriser” le travail du sexe ? Si non, quel était ton but ? Y a-t-il autre chose que ton travail photographique qui est ressorti de ce projet (itw, écrits..)?

Off-Screen est un travail que j’ai fait en 2012, sur les tournages du pornographe John B. Root. La seule intention de ce travail, c’est d’opérer un déplacement du regard sur le corps pornographique (c’est-à-dire le corps de la porn star, célèbre pour ses performances) et d’aller chercher, encore une fois, l’abandon, la tendresse, une certaine douceur. Dans ce travail, je m’intéressais particulièrement à la disposition des corps dans l’espace, aux interactions et aux gestes. Je n’y ai pas l’intention de revaloriser le travail du sexe et je ne pense pas que la photographie puisse faire cela. À mon sens, la photographie sert à déstabiliser, interroger – elle sert à défaire le discours, pas à en créer un nouveau. Je m’oppose catégoriquement à une vision de la photographie comme histoire, récit, discours. Si on veut du récit, on écrit. L’image, elle, ne dit rien – c’est son intérêt. Si vous avez l’habitude de regarder du porno, en avançant la timeline toutes les 10 secondes, en cliquant de lien en lien rapidement, ici vous avez le regard arrêté sur ces mêmes personnes. L’immobilité, le noir et blanc, tout cela déplace le regard et interpelle. Je travaille parfois avec John B. Root désormais – je l’assiste à la caméra. Voici mon nouveau rapport à la pornographie.





Quels sont tes projets en cours ?

Je travaille depuis maintenant trois ans sur un travail au long cours en Palestine, principalement photographique. J’y cherche à montrer une Palestine protéiforme, poétique, qui échappe à la définition, en assumant mon regard extérieur d’étrangère – je ne me pose pas en spécialiste et je cherche plutôt l’émerveillement, l’étonnement. C’est important pour moi car une grande partie de la production photographique faite à l’étranger, en particulier dans des pays pauvres ou en guerre, consiste à venir en spécialiste blanc d’une question et dire « voilà comment c’est ». C’est ridicule. Il faut embrasser le fait que l’on ne comprend pas tout et cette incompréhension, cette étrangeté, est notre seule qualité. C’est un projet élastique qui se redéfinit en continu, ce qui est très intéressant pour moi. Il ne cesse de m’interroger, de me remettre en question, de me pousser hors de ma zone de confort.

J’y ai réalisé également un court film qui sera projeté au bar 61, à Ourcq à Paris, le 9 février. En 2014 à Bethléem, j’étais partie pour trouver deux fantômes dans le souk de la vieille ville dont beaucoup de personnes m’avaient parlé. À la place, j’ai rencontré des adolescents qui m’ont raconté des histoires décousues entre réel et fiction, mensonge et vérité, récits magiques et anecdotes du quotidien. Les trésors antiques, la guerre ou le falafel du coin se côtoient dans leurs histoires dont je ne suis que spectatrice. Ces récits prennent la place des fantômes et surgissent et disparaissent dans le silence du souk.

Bientôt, ma série Infra- sera publiée sous la forme d’un zine avec un disque produit par le collectif Casual Gabberz. C’est le retour de mes images à leurs origines, ce qui me satisfait énormément.

Pour suivre le travail de Rebecca Topakian, c’est par ici

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