Rencontre avec Marie Davidson : Adieu au dancefloor ? Pas vraiment

Marie Davidson à la Marbrerie ©Clem

On vous parlait de Xarah Dion il y a peu ; nous avons rencontré l’une de ses comparses, Marie Davidson, de passage à la Marbrerie à Montreuil dans le cadre du Festival Magnétique Nord organisé par le Collectif MU. C’est dans les loges enfumées et bruyantes que nous avons passé un petit moment avec l’artiste : entre deux gorgées de Club Mat’ elle nous a parlé d’Adieu Au Dancefloor, son dernier opus sorti il y a quelques semaines, de la vie nocturne, de solitude… Confession d’une presque ex-clubbeuse.

 

Quand est ce que tu as commencé la musique ?

J’ai commencé la musique à dix ans, j’ai joué du violon classique. J’en ai joué jusqu’à 16 ans. Après j’ai un peu étudié le théâtre et je me suis remise à la musique parce que ça me manquait. J’ai recommencé à jouer dans un contexte plus expérimental avec des pédales d’effets pour mon violon, des synthétiseurs, j’ai commencé à expérimenter avec la voix aussi.

 

Pourquoi la musique expérimentale ? Tu partais pourtant d’une formation très classique.

J’ai découvert la musique expérimentale et j’ai eu envie d’en faire. Quand j’étais plus jeune j’écoutais beaucoup de jazz, de hip hop… J’ai commencé à écouter de la musique électronique à 19 ans. A 17 ans j’ai découvert le rock, la new wave, j’ai découvert Sonic Youth, ça m’a complètement bouleversée, j’avais jamais entendu de la musique comme ça et j’ai adoré ! J’étais aussi une grande fan d’un band américain un peu dans la même lignée que Sonic Youth un peu plus trash et qui s’appelle Royal Trux. J’adore aussi Nico du Velvet Underground, j’ai été très influencée par sa carrière solo. Mais j’ai découvert la musique électronique plutôt vers 19 avec Kraftwerk, Throbbing Gristle, c’est avec des groupes comme ça que j’ai lentement fait mon chemin. J’écoutais beaucoup de disco aussi, Giorgio Moroder. J’ai découvert la techno de Détroit, tout ce qui est considéré comme la earlier techno, ça c’était une révélation pour moi.

 

Pourquoi avec ton dernier album dis-tu Adieu au dancefloor ? Dire adieu au dancefloor c’est une manière de rester sur scène ?

Le titre est venu d’un dégoût que j’ai eu y a un an et demi, après avoir passé plusieurs mois à tourner en Europe et à habiter à Berlin ensuite. J’ai eu une sorte de haut-le-cœur des clubs, des concerts, de la nuit et en même temps c’est mon travail, j’ai jamais vraiment arrêté, j’ai plutôt changé d’optique. J’ai un regard moins autodestructeur sur la chose : c’est mon travail maintenant, faire la fête pour moi ça veut plus rien dire. Faire la fête c’est aller au bureau, même si ça m’arrive encore de faire la fête, mais très rarement, dans des contextes que je choisis, des moments privilégiés.

 

Des moments plus calmes ?

Non parce que calme je le suis pas parce que je joue dans les clubs, mais j’ai un comportement moins autodestructeur, j’ai un détachement vis à vis de ça.

 

Qu’est-ce que tu entends par autodestructeur ?

Anorexique, polytoxicomane, suicidaire, (rire) si vous voulez vraiment savoir, vous êtes la première interview à qui je le dis en plus mais je m’en fous maintenant, c’est plus la personne que je suis. Pour devenir une meilleure personne il faut être capable d’accepter ses démons et puis de changer, de faire des efforts. J’ai changé, j’ai fait des changements dans ma vie, j’ai travaillé sur ma personne, mais c’est sûr c’est la musique qui m’a toujours gardée en vie, j’adore jouer, chaque fois que je joue c’est un plaisir, même si je me défonce plus. En fait je me suis jamais défoncée pour faire de la musique, c’était plutôt après avoir joué.

 

Ce comportement autodestructeur a eu une influence sur ton travail ? Une mauvaise influence ?

Non justement, j’ai commencé mon projet solo pour me sortir de ça. J’ai commencé à faire de la musique à 19 ans et mon projet solo à 24 ans, donc les cinq premières années je faisais de la musique avec d’autres personnes. Puis même au début de mon projet solo, les premières années j’étais pas super bien dans ma peau, mais c’est la chose qui m’a vraiment permis de m’émanciper…

 

De reprendre le contrôle ?

Oui c’est ça, de reprendre le contrôle, j’avais aucun contrôle sur ma vie et puis j’étais malheureuse parce que j’avais de la misère (difficulté, ndlr) à aller faire les chose, à dire les choses, j’avais de la misère juste à m’exprimer, à être moi-même en public, beaucoup d’angoisses… Bref. C’est dans mon projet solo, dans ma musique et mes textes que pour la première fois j’étais vraiment moi-même, que je le faisais pour moi. Je pensais pas vraiment que ça allait être un projet qui aurait du succès, j’avais d’autres groupes, projets, mais je le faisais vraiment comme un genre d’exercice pour essayer d’aller mieux et puis ça a marché.

 

La meilleure thérapie en définitive ?

Exactement, la meilleure thérapie c’est le travail créatif.

 

Tu parlais de tes autres projets ; tu as travaillé avec Xarah Dion sur les Momies de Palerme…

Xarah c’était au début, justement quand je disais que j’avais recommencé à jouer du violon avec des pédales. En fait on s’est rencontrée dans un lieu qui s’appelle La Brique à Montréal ; Xarah habitait là, c’était sa maison, c’était un énorme espace industriel avec des locaux de pratique pour les groupes, des salles communes pour faire des concerts. Je l’ai rencontrée là en 2006 et ça a cliqué tout de suite, on a commencé à jouer ensemble et ça a duré six ans.

 

Ça t’apporte quoi de jouer avec d’autres personnes, ça ouvre aussi ton univers musical ? C’est important pour toi d’être confrontée à d’autres artistes ?

Oui, je fais encore de la musique avec Pierre, mon mari, dans Essaie Pas. En ce moment je suis seule en Europe, mais je fais des collaborations parce que c’est important pour moi . J’ai travaillé avec mon ami Alessio pour son projet qui s’appelle Not Waving, c’est un très bon artiste londonien qui fait de la musique électronique, il est sur le label Diagonal. C’est important pour moi de créer un dialogue, de voir la manière des autres de travailler, mais cela dit ce que je préfère c’est être toute seule

 

C’est un plaisir personnel ?

Oui ; c’est ça c’est ce qui est le plus satisfaisant.

 

C’est parce que c’est ce qui t’a aidée à t’en sortir aussi peut-être.

Peut-être que c’est ça aussi, même si j’ai besoin de contact avec les autres aussi.

 

Tu questionnes pas mal l’identité, être quelqu’un et c’est logique après ce que tu viens de nous dire.

Oui, on peut dire que c’est un projet de musique existentialiste.

 

Est ce que la musique c’est ta seule façon de t’exprimer ?

Publiquement, oui.

 

Mais secrètement, tu écris, tu peins..?

J’écris, mais principalement pour ma musique. Au début de ma vingtaine j’écrivais beaucoup de poésie, j’aime écrire, j’écris encore, mais moins qu’avant.

 

Ces poèmes racontaient quoi ?

Euh c’est une bonne question…. (silence)

 

De ta vie sûrement, de cette période…

Oui très chaotique.

 

Ça t’inspires le chao ?

Oui bien sûr. J’ai un chaos intérieur et infini.

 

Ça reste.

Oui, c’est juste que je le vis mieux maintenant, j’arrive à vivre avec.

 

Et depuis toujours tu te sens comme ça ?

Depuis la fin de mon enfance j’imagine, début de l’adolescence.

 

Il s’est passé quelque chose ?

C’est compliqué, j’arrive pas à savoir, peut-être que je suis pas encore sortie de mon adolescence (rire) je me sens responsable mais encore un peu adolescente oui. Je me sens responsable, encore un peu adolescente oui, mais je me sens responsable de mes actes, moins confuse.

 

Mais toujours en train de te chercher ?

Oui pour sûr, je me pose beaucoup de questions, questionne aussi la personne des autres.

 

Quelles sont les questions que tu te poses, qui sont les plus importantes pour toi ?

Euh il faudrait que j’y réfléchisse..

 

L’amour, la vie.. ?

Oui bien sûr.

 

Ta définition de l’amour ?

L’amour c’est…. Le réel amour c’est quelque chose de vraiment profond, c’est pas la passion, la passion c’est quelque chose, c’est très beau, mais le réel amour ça demande du temps et une connaissance de soi-même et de l’autre. Je crois qu’on peut pas aimer réellement si on se connaît pas soi-même, sinon tout est confus, c’est juste des pulsions, des attractions.

 

Internet c’est quelque chose que tu questionnes aussi, tu peux nous dire pourquoi ? Tu as grandi avec lui…

Oui je fais partie de la génération qui a connu l’avant et le changement.

 

Mais qu’est ce qu’il s’est passé chez toi quand tu l’as découvert ?

J’ai toujours eu un comportement addictif, un tempérament addictif, je suis pas tant que ça sur internet, pas sur Twitter, Instagram, mais je suis sur Facebook. Quand j’étais jeune j’allais beaucoup sur MSN, j’allais même pas vraiment visiter des sites, je parlais juste avec des gens de manière addictive, j’avais de la misère à arrêter et je retrouve le même syndrome avec Facebook.

 

C’est ça tu voyais les gens toute la journée et tu rentrais parler avec eux sur MSN le soir !

(Rire) Mais c’est ça ! Ça démontre un réel problème d’être seuls, les gens sont pas capables d’être seul et moi la première ! J’ai appris à vivre avec ma solitude, mais c’est super dur et j’ai encore des tendances, parce que maintenant je tourne donc je suis toujours toute seule. Je vois des gens au concert, à l’aéroport, le personnel d’accueil de l’hôtel mais on ne se parle pas. J’essaye justement de recommencer à lire plutôt qu’être toujours sur mon téléphone. En même temps j’ai des amis un peu partout dans le monde donc c’est super pratique pour garder contact avec eux. Mes amis les plus proches sont chacuns dispersés dans une ville, mais ouais ça me fascine. Pareil pour l’information, tu te poses une question, tu entends parler de quelqu’un, d’un événement, tu as juste à l’écrire dans ta barre de recherche et puis voilà tu as la réponse. C’est super et en même temps ça rend addictif, c’est un genre de seconde nature, c’est comme respirer maintenant.

 

Y a un côté malsain à cela, non ?

Oui, les gens pètent les plombs quand ils manquent de batterie. Même moi je me force à me mettre des limites.

 

Comment tu composes, tu te retrouves seule généralement ?

A Montréal j’ai un studio, j’essaye d’y aller presque tous les soirs, six jours sur sept. Je travaille le soir parce que je loue un studio dans un bureau, j’ai les heures non officielles, j’y vais vers 18H jusqu’à 1H du matin.

 

Qu’est ce qui t’inspire pour composer ?

La musique que j’écoute et ma vie, les questions que je me pose, les gens que je rencontre, le frustrations, la colère. La colère c’est ce qui m’a le plus…

 

Mais tu es coléreuse envers quoi ?

Envers moi-même (sourire).

 

Tu peux nous parler un peu de la scène Montrélaise, on a interviewé Xarah Dion justement il y a peu, on a rencontré Pelada cet été à la Station… (Elle nous montre son tee-shirt floqué Pelada).

Ce sont de supers bons amis !

 

Mais du coup y a une sorte de microcosme, de scène dont vous faites parti-e-s ?

Comme je vous disais il y avait La Brique à la base avec des artistes comme Bataille Solaire, Feminelli, Dirty Beaches… Beaucoup de gens sont passé-e-s par là, La Brique ça n’existe plus, mais la scène existe, les gens collabore ensemble. Les gens sont très ouverts, il peuvent aller voir autant des concerts de noise, que de la techno, que des soirées de dj house, tu vas voir les mêmes gens qui vont voir ces scènes. Les gens sont là pour le partage, c’est une scène très chaleureuse où les gens se rencontrent.

 

Tu penses que Montréal est une ville plus ouverte que Paris ?

Oui bien sûr, je pourrais pas te dire pourquoi. C’est plus doux.

 

Tu peux nous parler de tes prochains projets ?

Oui avec Essaie Pas on est en train de terminer un EP. Je travaille aussi sur un single dance, dansant…

 

Pour revenir sur le dancefloor ?

Oui cet adieu était un mensonge (rire), mais je pense revenir ensuite à des choses plus ambient, conceptuel, avec beaucoup de texte, de la poésie justement.

 

Rien à voir avec Adieu au Dancefloor qui est assez taciturne donc ?

Oui, le prochain EP va être super verbal, le plus verbal que je n’ai jamais fait. C’est un concert qui s’appelle Bullshit Treshold que j’ai composé, c’est un peu comme une pièce de théâtre électronique, c’est vraiment axé sur la parole en français et en anglais. Très verbal donc et très personnel, un peu plus punk rock dans l’attitude aussi, je règle mes comptes.

 

Encore avec toi-même ?

Non, pas seulement avec moi-même, mais avec les autres aussi, avec le milieu de la musique, de la nuit, mais avec beaucoup d’humour.

 

Quel comptes tu as à régler avec la musique ?

Faudra écouter l’album ! J’ai pas de compte à régler avec la musique, mais avec le milieu plutôt.

 

Tu parles de ton ressenti en tant que femme dans le milieu ? 

Non, un peu, mais pas tant que ça, à Montréal on est chanceuses, j’ai pas à me plaindre. Je veux dire il peut toujours y avoir de l’amélioration, mais je me suis jamais dit « oh je suis une fille, c’est compliqué ». Faire de la musique en tant que femme c’est pas des questions que je me posais avant de tourner, mais en même temps… j’ai entendu des histoires, mais j’ai pas à me plaindre personnellement. Les gens sont encore beaucoup dans les clichés, des schémas de pensée comme quoi un dj c’est un mec, qu’une fille est la chanteuse. C’est quand j’ai commencé à jouer seule qu’on m’a considérée comme musicienne et plus simplement comme chanteuse. Montréal ça va, peut-être parce que on se connaît, on se voit évoluer, on évolue ensemble.

 

Pour finir, il y a une femme qui t’a beaucoup inspirée ?

Je vous parlais de Nico, si il y en a une c’est elle, justement, super poète, chanteuse, musicienne. Sinon Léna Platonos une pionnière de la musique électronique, grecque, qui faisait de supers albums dans les années 1980. Ça vient juste d’être réédité sur un label américain qui s’appelle Dark Entries.

 

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