PHOTOGRAPHIE : La vie intérieure d’Ida Északi

Soraya Daubron ©

 

Ida a quitté la Norvège pour passer quelques jours à Paris, chez nous. Elle a été là pendant deux semaines, elle a rythmé nos journées et nos nuits. On a eu le temps de la connaître un peu et de beaucoup voir son travail. On va donc tenter là de tirer un portrait le plus réaliste possible et surement un peu subjectif ; rencontre du troisième type.

 

Ida Északi prend depuis toujours des photos. Coincée dans une petite ville à 1h d’Oslo, elle commence par prendre sa chatte, Pusi, qu’elle déguise, qu’elle shoot ; elle arrivera à la troisième place d’un concours photo en présentant ses photos et on la félicitera de ses dons créatifs, à neuf ans. Elle grandit, déménage de village en bourgade. Cette année, à 23 ans, elle quitte la Norvège fatiguée que rien ne bouge, rien arrive, rien ne se passe. Elle arrive à Berlin en janvier où elle trouve de nouvelles inspirations : « J’étais une âme perdue fixant les murs blancs de ma chambre. Puis je suis partie. Et tout a changé. » Depuis, Ida voyage, rencontre des personnes, des personnes avec qui elle se sent connectée, ses « lovers » comme elle les appelle. Ces personnes, loin d’être de simples modèles, sont avant tout des âmes particulières, uniques, avec qui elle installe une relation d’intimité, voire d’amour.

Depuis cette année, le corps est devenu la figure centrale du travail d’Ida : elle le prend en photo, inlassablement, fascinée par lui, qu’elle pense comme une oeuvre à part entière. Jamais malmené, pas non plus mis en valeur, il est posé devant l’appareil, agit dans l’espace, interagit avec l’artiste. Ida ne donne pas vraiment de direction quant à la manière de poser ; le but n’est d’ailleurs pas que la personne pose, mais plutôt qu’elle se réalise face à l’appareil, qu’elle mène la danse comme elle l’entend. Tirer le portrait de ces personnes, nues, c’est pour Ida tendre vers une sorte de catharsis ; c’est purifier son âme, l’âme de l’autre, de toutes pensées négatives. « Je connais beaucoup de femmes qui n’aiment pas leur corps, qui ne s’aiment pas. Je ressens cette peine et je  trouve ça triste qu’elles ne puissent pas voir leur beauté. Je veux créer un moment où elle peuvent s’échapper et que je peux capturer avec mon appareil. » Créer ce moment, sur une planète loin de la Terre pendant quelques heures, tout faire disparaître, cette peine, le temps, comme une sorte de mission qu’elle s’est créée. Aider les autres pour s’aider soi-même.

Les conversations qu’on a pu avoir avec Ida étaient assez profondes : plongées dans la nuit, nous divaguions sur l’utilité de nos personnes, de nos actions, de nos vies, dans un monde qui nous dépasse. Sa présence a crée une atmosphère étrange, une atmosphère presque surnaturelle. « Je viens d’une autre dimension. Maintenant je suis là, j’ai un corps ou qu’importe ce que c’est, et un jour il mourra, mais mon âme existera encore, ira autre part. Il n’y a donc aucune crainte à avoir. » La sensation d’avoir vécu plusieurs vie, d’en avoir encore d’autres à vivre, la sensation de n’être qu’âme errante et incomprise, de n’être « rien », expression qui ponctue presque chaque discussion.

Très pudique, taciturne, Ida parle peu -de prime abord, en tout cas. Alors elle écrit, beaucoup. Elle a passé des soirées à nous observer, à écrire, à nous faire écrire avec elle. Elle commence à écrire lorsque sa mère tombe malade, lorsqu’elle doit prendre soin de sa sœur et de son frère, à ses huit ans. Personne à qui vraiment parler, beaucoup de pensées pour son jeune esprit, elle écrit. « J’étais seule dans ma chambre avec mon chat et je n’arrivais pas a créer de lien avec les autres, je ne comprenais pas les gens donc je ne pouvais pas communiquer avec eux. J’écrivais pour ne pas me sentir seule avec mes pensées. » Elle écrit sa tristesse, ancrée dans son âme et qui ne vient de nulle part ; elle noircit ses cahiers de ses mots, de ses profondes idées, pour s’échapper. D’une certaine manière, Ida s’est oubliée dans son enfance ; son enfance n’a existé qu’à travers le fait de prendre soin de sa famille : « Maintenant que j’ai 23 ans et que je suis livrée à moi-même, j’appuie sur le bouton ‘play’ et je peux enfin vivre mon enfance. Je suis une enfant qui joue avec ses jouets ; je voyage toujours avec mes Barbies et mes dinosaures. »

 

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A l’heure d’internet, des réseaux sociaux, à l’heure où chacun partage sa vie, ses oeuvres aisément, Ida reste dans la marge  ; chaque pièce -photographique, écrite- est une partie de sa vie, tel un journal intime qu’elle garde pour elle. On l’aura compris, ce qui l’intéresse avant tout c’est de créer ce moment intime avec les personnes qu’elle rencontre, créer une collision. Pourtant, il semble que c’est en nous rencontrant qu’Ida a pris conscience de l’importance de montrer ses oeuvres. « J’ai le sentiment qu’il faut maintenant que je commence à montrer mon travail parce que peut-être que ce que je capture pendant ces moments-là peut donner quelque chose aux autres, de bonnes choses. » Finalement, ce qu’on vous propose de voir ici n’est qu’une infime partie de son travail ; c’est ce qu’elle a souhaité montrer pour le moment, mais des centaines de photos, de textes, dorment encore dans ses affaires. Elle a décidé aujourd’hui de s’installer à Paris, de développer son travail, ses rencontres dans la capitale et il nous tarde de vous montrer ses prochaines séries, ici.