INTERVIEW : Yula Kasp

On a rencontré Yula Kasp dans les locaux de Kill The DJ il y a peu. Sensible au monde qui l’entoure, s’entourant de personnes qui lui sont chères,  Julia Kasprzak a su se créer un univers musical et visuel en multipliant les moyens d’expressions. Rencontre avec une femme aux multiples facettes.

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Parle-nous un peu de toi : on a vu que tu avais grandi en Pologne avant d’aller au Canada puis finalement Paris.

Oui j’ai été arrachée de mon monde, déplacée et pas de mon propre souhait, j’ai dû m’adapter à plusieurs reprises : j’ai quitté la Pologne quand j’avais huit ans et j’y suis retournée quand j’étais adulte. En arrivant en France il a fallu que je parle français, que je m’adapte à l’école, que je sois comme les autres. En arrivant au Canada, il a fallu que je parle anglais et que je m’adapte que je sois comme les enfants de là-bas et ça a fait que ouais je m’adapte très facilement dans n’importe quelle circonstance avec n’importe quelle personne. J’ai une ouverture, une connaissance des différentes coutumes, langues, je connais pas le monde, la planète entière, mais au moins les deux continents, l’Europe et l’Amérique du Nord me sont proches.

Ça a dû t’être très enrichissant…?

Ouais quand on est gosse et qu’on est déplacé comme ça on apprend très vite. Mais c’est un peu perturbant quand on a une maison dans laquelle on grandit. mes parents se sont bien sûr séparés et il y a eu ces voyages, ces changements d’adresse permanents donc c’est vrai que quand t‘es gamine c’est un peu déstabilisant psychologiquement.

A quel moment as-tu commencé la musique ?

Je m’y suis prise un peu tard. J’ai travaillé dans des bureaux, je bossais dans le cinéma, la télé ; j’avais un boulot assez administratif. De nature plutôt créative, j’avais besoin de créer et la musique c’était une des façons de faire ça, d’arriver à exprimer ce qui est en moi. Je bouillonnais, j’en avais besoin. A 10 ans j’écrivais des poèmes et à 20 ans  je commençais à composer des mélodies. J’ai eu une éducation musicale quand j’étais ado : j’ai joué dans un orchestre, je jouais de la clarinette, je chantais dans une chorale. La musique n’était pas quelque chose d’étranger, mais comme je suis fortement indépendante, j’ai appris à faire de la musique assistée par ordinateur et c’est comme ça que j’ai vraiment commencé. J’avais mon boulot quotidien et le soir, soit je rentrais chez moi, soit je sortais en boite ou alors je bidouillais des trucs musicalement.

Parle-nous de ton premier projet, Spacer.

Il est sorti en 2011 ; j’ai mis les poèmes de ma grand-mère en musique et ça c’est sorti qu’en Pologne. C’était le premier truc un peu tangible qui m’a construit, qui m’a donné de l’assurance ; ça m’a montré que c’était possible de faire des choses, de mener des projets à bien.

Pourquoi composer avec ces poèmes ?

Justement en créant des mélodies on se demande souvent quelles paroles pourraient marcher. Je pense qu’il y a déjà énormément de beaux textes, j’ai pas besoin de réinventer le monde en écrivant mes propres textes alors que  je peux déjà puiser dans tout ce qui existe. Les premiers textes qui me sont apparus comme textes évidents pour les utiliser c’était ceux qui m’étaient les plus accessibles, donc ceux de ma grand-mère. Je voulais aussi les transmettre parce que c’était des poèmes que personne ne connaissait et aujourd’hui, grâce aux chansons, les gens ont pu les découvrir.

Écrivait-elle ces poèmes pour elle, était-elle écrivaine ?

Elle écrivait pour son plaisir, pour son besoin de s’exprimer aussi comme plein de gens le font, un peu comme les écrivains qui écrivent 40 ans et qui partagent ça avec leur entourage. Elle a pas été connue lors de sa vie. En fait on a recueilli tout ce qu’elle a pu amasser, on a fait des recueils comme ça. Parmi ces recueils j’ai fait mes choix. Cette histoire a permis au projet d’être accueilli parce que c’est aussi cette histoire qui a fait la force du projet.

 

Peux-tu nous dire en quelques mots de quoi ils parlent ?

Ce sont des poèmes qui parlent principalement de l’amour, de la vie, de la quête de soi, de la force qu’il faut avoir pour pas se laisser faire, pour réaliser ce qu’on veut, ce qu’on aime, pour croire en soi. C’est très constructif, très positif, très optimiste.

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Spacer est beaucoup plus pop que Ocean Blues qui nous a paru plus sombre… Pourquoi cette différence ?

Oui parce que le projet Spacer est très intime, très personnel et c’est les poèmes de ma grand-mère, je chante en polonais en plus ; Ocean Blues c’est moi, c’est ma vision de la musique telle que je veux la continuer. C’est comme ça que je veux développer mon truc ; c’est l’évolution naturelle, c’est très particulier, mais en même temps, on reconnaît la voix, certaines intentions qui sont toujours celles de Yula. Je veux que ce soit rythmique, je veux que ma musique soit hypnotisante, qu’elle soit berçante, qu’elle soit contemplative en même temps et touchante avec les paroles. Je veux quand même que le ressenti soit original et pas comme du Rihanna recyclé ; on entend tous le temps les mêmes mélodies, c’est redondant ; ce que je propose moi c’est juste un voyage qui soit un peu différent des autres.

On a pu voir qu’entre tes deux albums tu as fait pas mal de vidéo clip…

J’ai fait une dizaine de clips, j’en ai fait pas mal pour Matias Aguayo qui est un ami très proche avec qui j’ai beaucoup d’affinités et aussi des gens de son écurie, son label Cómeme : Philipp Gorbachev, Sano ; le premier clip sur lequel c’est parti c’était celui de Rebolledo, le clip Guerrero. Le temps s’est partagé entre ça et mes chansons.

On imagine que tu continues encore à faire de la vidéo aujourd’hui ?

Oui ! Pour le projet Ocean Blues il y a deux vidéos que j’ai réalisées : il y a une vidéo que j’ai réalisée toute seule pour la chanson Ocean Blues qui est une vidéo très hypnotique que vous allez découvrir. Et l’autre Conscious qui a été tournée en 2013 dans un petit village de la France ; ça a été tournée par une artiste allemande Simone Gilges. Son travail est super, elle est photographe et elle a un beau parcours. C’est une très bonne amie, on a passé des vacances ensemble et on a fait ce clip.

Comment es-tu arrivée chez Kill The DJ ?

Ça s’est fait grâce à l’ami Pilooski ! Nous nous connaissons de longue date. Avant qu’il arrive au top de sa carrière il était journaliste et j’avais eu quelques liens avec lui par rapport à ça. Quand j’ai vraiment eu en place cette idée de Ocean blues, du mini album, je suis allée le voir avec en lui disant que je cherchais quelqu’un qui pourrait m’aider à finir de le produire parce qu’il a été produit de façon un peu aléatoire. Je voulais trouver une base commune pour que tout se ressemble et que ça devienne une entité. Il a dit « j’adore, je veux le faire, je veux le faire » et il en a parlé aux filles. J’aurais jamais eu l’idée de leur proposer ; je sais pas, je me suis dit elles ont déjà C.A.R., elles ont déjà d’autres projets, mais bon, suis ravie que cela se soit fait ainsi !

C’est important pour toi d’être dans un label qui produit beaucoup de femmes?

Je me sens à l’aise parmi les femmes, je crois que j’ai autant d’amis femme que d’homme, mais être sous les ailes d’un label de femme c’est protecteur, c’est la famille quoi. C’est important de pouvoir se sentir en famille. On se sent à l’aise et on se sent bien parmi ces compagnons femmes.

Je pense qu’historiquement parlant,  il faut savoir que les producteurs, les ingénieurs, les musiciens, sont à plus de 80% des hommes. Donc la femme est une minorité dans ce contexte-là. Et c’est là où on a du mal à se faire reconnaître pour ce qu’on fait ; bien sûr qu’on vit dans un monde de mecs et y a beaucoup de machisme encore, même au XXIème siècle, mais regardez ce qu’il se passe au XXIème siècle. Il existe des situations déplorables, en Syrie par exemple où des gens se retrouvent sans ressource ni toit, c’est un monde de brute. Donc oui, il y a énormément d’exemples à donner sur cette incessante injustice dans les pays arabes : les femmes n’ont pas le droit de conduire une voiture, mais trois femmes sont en train de conduire des avions de ligne ! On parle de musique, mais on pourrait montrer ça dans n’importe quel milieu. On est dans un monde plein d’inégalités, donc c’est sûr, c’est rassurant d’être parmi les femmes.

Parle-nous de ta formation sur scène?

J’ai cinq pistes pour chaque titre qui sont pré-enregistrées dans une machine à boucle que je lance selon ce dont j’ai besoin ; j’ai une boî

te à rythme ; y a pas d’ordinateur, c’est très minimal et en même temps ça fait pas trop playback parce qu’à chaque fois je peux moduler un peu ce que je fais. En plus, je chante, je joue un peu de  guitare où je manipule un peu mes machines et c’est tout.

Ça te plait d’être seule en scène ? 

Etre toute seule c’est très pratique aujourd’hui et pour le moment on va rester comme ça. Mais dans l’idéal, le fantasme, c’est d’être avec des musiciens africains qui jouent des percussions dans tous les sens, oui un truc beaucoup plus animé, un truc comme Talking Heads, tu vois avec vraiment la basse live, et tout live quoi. Ça serait  top, mais non on en est pas encore là !

Justement, lors de tes passages sur scène, as-tu ressenti une certaine forme d’adversité de la part d’hommes ?

Je n’ai pas eu cette expérience d’adversité, parce que tous les hommes que je connais me soutiennent, je suis plutôt bien entourée, j’essaye d’être bien entourée. Je pense que ceux qui ont besoin de rabaisser ou de nier l’existence de l’autre sont des frustrés, ou des psychopathes, je sais pas ! On n’a pas besoin de ça, donc faut pas faire attention à ces gens-là, c’est tout.

Pour finir, y a -t-il une femme qui t’inspire ?

Y a beaucoup de femmes qui m’inspirent. D’abord il y a la femme avec qui je vis qui s’appelle Odile Bernard Schröder, elle est plasticienne et photographe. Y a des musiciennes telles que Judy Nylon qui a chanté dans le projet Snatch ; Laurie Anderson ; Yoko Ono… Y a plein de chanteuses qui m’inspirent ! Y a aussi des plasticiennes comme Louise Bourgeois, des femmes qui ont consacré leur vie à leur œuvre dont le message et l’esthétique me parlent. Il y a beaucoup d’amies femmes de mon entourage qui m’inspirent : Simone Gilges en fait partie. Mais il y a pas que des femmes ; il y a aussi des hommes.

 

Crédit photo : Daubron Soraya 
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