Rencontre avec les organisatrices de Cineffable

Le Festival International du film lesbien et féministe de Paris est le rendez-vous annuel pour aller à la rencontre de celles qui illustrent, aujourd’hui, le mouvement féministe et lesbien. Nous sommes allées à la rencontre des organisatrices de ce grand événement qui rassemble près de 1500 personnes chaque année.

CINEFFABLE, UNE ASSOCIATION MOUVANTE

Organisé par une soixantaine de bénévoles, la structure fonctionne horizontalement depuis sa création : pas de cheffe, mais plusieurs commissions qui travaillent toute l’année durant sur chaque pan de l’organisation. L’équipe mue chaque édition : « De nouvelles personnes arrivent, avec de nouvelles compétences, de nouvelles idées, de nouvelles énergies. » Aussi, le festival évolue au gré des progrès techniques et technologiques. En effet, la création a décuplé, notamment grâce à l’accessibilité des outils de production. Aussi, la dématérialisation a largement contribué à faciliter le transport et la diffusion des films. Enfin, « il y a un avant et un après L world qui a vraiment débroussaillé un chemin. » Depuis, la circulation de la célèbre série, les lesbiennes vendent. C’est vrai que les années 2000 ont été prolifiques pour celles-ci tant sur grand écran que sur l’internet. Venir à Cineffable voir des films lesbiens ne tombe donc plus sous le sens pour le public, contrairement à il y a quelques années. « Les jeunes générations font face à ne nombreuses représentations de lesbienne, elles ont de la matière et c’est moins une urgence de venir au festival. C’est plus compliqué pour nous de se positionner face à cela parce qu’on propose des films qu’elles ne verront peut-être pas en téléchargement. » L’équipe diversifie donc sa programmation depuis plusieurs années avec des expositions, des ateliers, des débats afin d’aller plus loin, d’amener une réflexion autour des thèmes abordés, de provoquer des rencontres.

UN ÉVÉNEMENT ACCESSIBLE ET RÉSERVÉ AUX FEMMES

Cineffable est pratiquement autonome financièrement, mais fait face depuis quelques années à des déficits financiers liés à la baisse de fréquentation -touchant par ailleurs de nombreux événements culturels français : « Nous avons mis en place il y a quelques mois un pot commun  ; l’appel a été entendu et nous espérons que le public sera au rendez-vous cette année pour pérenniser l’événement. » La structure s’efforcent d’étendre son public et de faire participer des festivalières de tous horizons. Pour celles qui n’auraient pas le budget, l’équipe a mis en place un système de ticket suspendu « En achetant une place, chacune peut en acheter une autre pour une inconnue qui n’aurait pas les moyens. »  ; par ailleurs, depuis plusieurs éditions, les sourdes et malentendantes peuvent profiter des quatre jours de festival grâce à la présence d’interprètes bénévoles de langue des signes française. L’audio description ? « Pourquoi pas, si des filles souhaitent porter ce projet !»

Face à tout ce qui est mis en place pour permettre au plus grand nombre de participer au festival,  la non mixité est une position radicale qui fait parler d’elle, tant au sein du public que de l’équipe organisatrice. « Ça fait partie de l’ADN du festival. Les filles au début voulaient un lieu où elles soient complètement autonome, en toute liberté. C’est une volonté de se réapproprier le pouvoir, d’être les seules à décider. » Cette question est débattue et réaffirmée chaque année au sein de l’association ; les questions liées au genre posées à l’association feront l’objet de discussions prochainement, comme cela a été précisé dans un post Facebook.

Le festival a d’ailleurs une vie tout au long de l’année : en plus de projeter des films « hors les murs », l’association s’implante dans le paysage associatif actuel en ayant, par exemple, co-organisé une projection sur les femmes dans le sport en partenariat avec la Marie du 3ème et Paris Gay Game 2018. « On essaye de diffuser la culture lesbienne et féministe au maximum, même si le festival nous prend déjà beaucoup de temps et d’énergie à organiser. »

UNE PROGRAMMATION DENSE ET EN MUTATION

La programmation de Cineffable est résolument éclectique en se centrant sur les thèmes lesbiens et féministes. La multiplication des films créés à ce sujet est une aubaine, mais la sélection se fait plus ferme  : « Il ne suffit plus que le film soit lesbien ou féministe pour qu’on le sélectionne, ce qui n’était pas le cas il y a 10 ans. » Les programmatrices font aujourd’hui attention à la qualité esthétique du film, au thème traité, au pays de provenance… Et au fait que le film soit bien conçu par une femme. La programmation est mise sur pied de deux manières : de part la réception de film d’une part et par une veille constante du marché. Chaque film est visionné, certains sont montrés en comité et sont sujet à discussion avant d’être définitivement sélectionnés. Les films que vous pouvez voir à Cineffable ne font généralement pas parti des circuits traditionnels. « Notre principe fondateur est de passer des films exclusivement créée par des femmes et qui ne sont à priori pas sorti en salle : on va mettre l’accent sur les films qui ne sont pas forcément accessible. » Les films projetés sont ensuite la plupart du temps sélectionné pour d’autre diffusion, d’autre circuit ; Cineffable permet à des réalisatrices de trouver une visibilité qui traversent les frontières françaises. Cette année encore, le festival se fait riche de proposition et propose de voir le combat féministe sous un autre angle avec, par exemple, Solar Mama un documentaire de Mona Eldaief & Jehane Noujaim qui met en scène une Jordanienne qui quitte son village pour rejoindre un programme réservé aux femmes du monde entier issues de villages défavorisés pour maîtriser l’énergie solaire ; ou encore Casablanca Calling, un documentaire signé Rosa Rogers, qui suit le parcours de Marocaines se formant pour devenir « morchidate », guide spirituel musulman. Il y aura aussi la série « à courts et à Q », cycle de courts-métrages pornographiques, une performance drag-king, un concert des norvégiennes de The Hungry Hearts et même une initiation au tantra… De quoi remplir votre dernier week-end d’octobre.

Progressant au rythme des époques, le Festival International du film lesbien et féministe de Paris s’adapte au marché et à la production sans oublier ses origines : montrer des œuvres de femmes aux femmes en insistant sur l’évolution de leur condition aux quatre coins du monde.