Musique: On a interviewé Mademoiselle K

Le nouvel album de Mademoiselle K Hungry Dirty Baby est sorti le 19 Janvier, pour l’occasion on l’a rencontrée dans un petit bar à Pigalle. Décontractée, véritable perfectionniste dans sa musique, elle revient avec encore plus de force.

 

Daubron Soraya ©

La jeune rockeuse signe un retour remarqué. Malgré le pari risqué de l’anglais, l’album de l’artiste semble abouti et personnel. Mademoiselle K semble plus déterminée que jamais à montrer au monde que son talent est toujours bien présent.

 

 

 

Est ce que symboliquement Hungry Dirty Baby ne serait pas ton premier album?

C’est mon premier album en anglais. On est comme dans un monde parallèle avec l’anglais et ça fait partie de mon univers. J’peux pas dire que c’est mon premier album, ça reste Ca me vexe et je ne veux pas le nier. Mais effectivement c’est comme une nouvelle histoire, avec tout ce côté première fois des débuts où tout est génial. Je suis bien accompagnée en plus, il y a Peter, mon guitariste, un nouveau batteur et un super réal anglais, Richard Woodcraft.

Il y a cette phrase qu’on a relevé dans l’album, dans R U Swimming  « Je me bats pour éviter ces corps gourmands/avides d’argent, se servant de leurs seins comme de trophée« , un mot?

J’ai trouvé cette phrase très drôle, je pensais à des nanas qui ont leurs seins refaits qui se font des bonnets G. Mais bien sûr ça ne concerne pas que des filles, ça parle de n’importe quelle personne superficielle. Are you swimming fait partie du trio GloryR U SwimmingLove Robots. Je les ai écrites juste en rentrant de Londres, quand je prenais le bus pour aller de Shoreditch au sud, vers Elephant (ndlr : Elephant & Castle) tout ça, je passais par la City.

C’est hallucinant comme l’après-midi c’est blindé de monde et le soir c’est mort. Cet endroit je me disais qu’il était cynique, y’a un truc que je trouve glauque là-bas. C’est un des coeurs de la finance mondiale, y’a plein de trucs dégueulasses qui s’y passent, vraiment ça me faisait cet effet-là.

D’un autre côté il y avait des gens vraiment sympas à Londres. Y’avait ce truc du « j’ai pas envie de me lever et de voir les gens, j’ai juste envie de rêver », c’est un peu face A face B cette chanson. Y’a les couplets sur Terre et les refrains où on part ailleurs, et là je rêve et je demande à cette personne « qu’est-ce que tu fais, est-ce que tu nages? ». Je projette un peu un rêve quoi. Y’a un truc très naïf, c’est une chanson très love.

En fait quand je l’ai écrite je me faisais mon film, j’avais l’impression d’être dans une prison et d’écrire à quelqu’un qui était dans un monde libre, aspirant à une liberté intégrale : y’avait un certain décalage entre ces deux mondes ne pouvant se rencontrer.

Y’a toujours plusieurs lectures dans ce que j’écris, plusieurs façons d’interpréter.

Rebelle, rejetée ou incomprise? Ta maison de disque n’a pas voulu de ce nouvel album c’est ça?

C’est marrant, je dirais aucun des trois. Sauf peut-être rejetée quand la maison de disque n’a pas voulu produire mon album. Y’a une démarche artistique qui a eu lieu sur mon album et le label n’a pas voulu me produire à cause de ça. Quelque part, la personne avec qui je travaillais à un moment n’a pas eu le courage de prendre ce risque financier, de vendre 5000 albums au lieu de 25 000, ou bien tout simplement le double.

Le contexte musical est très dur, ça m’a fait chier parce que quand je prends une décision ce n’est jamais à la légère, quand je fais un truc je le fais bien et pas sur un coup de tête.

La démarche est la même que sur les autres albums et là il se trouve que c’est en anglais parce que j’avais profondément envie de changer.

Pour répondre à ta question, oui rejetée à un moment. Le plus important pour moi c’est de sortir mon album. Là je l’ai sorti et il faut le dire, c’est beaucoup plus dur de le faire seule, t’as beaucoup moins de monde qui bosse avec toi et c’est ton argent. Mais quand t’arrives à être médiatisée ou à faire des trucs, tu te dis que t’as une vraie chance et c’est là où m’a amenée ma maison de disque. J’ai aussi pu faire cet album grâce à mes droits d’auteur. Mais effectivement je ne gagne pas plus qu’un artiste de variété qui passe sur Chérie FM, même si quand je fais mes chansons je leur souhaite de passer sur toutes les radios.

Aujourd’hui être artiste c’est difficile? 

Y’a un truc très répandu en France, un « fais ce que tu kiffes mais n’espère pas en gagner de l’argent« . Comme si on avait déjà de la chance de faire ce qu’on aimait et que ça ferait vraiment chier d’en vivre, c’est ce que je ressens ici.

Y’a eu récemment une polémique sur Zaz, qui aurait fait un concert privé pour un truc d’assurance, et qui aurait été payée 40 000 euros. Que les choses soient claires, il faut que les gens comprennent que cette somme ne représente rien pour un concert privé et qu’elle gagne beaucoup d’argent parce qu’elle est auteur-compositeur et c’est tant mieux si ses chansons cartonnent. Jay-Z et Beyoncé ont fait des concerts privés pour des dictateurs et étaient payés un million de dollars. Là tu peux aller cracher dessus, penser que les gens font uniquement du business, ça ça peut être écoeurant. Moi demain on me propose un concert privé à 40 000 euros, je le prends, parce que c’est pour moi, pour ma musique, parce que j’ai besoin de ça pour vivre. Je suis pour que les artistes puissent vivre de leur passion et c’est normal. Ce n’est pas être un connard que de gagner de l’argent. Et je n’irai pas jouer chez un dictateur pour en gagner, que ce soit clair (Rires).

Comment te sens-tu en tant que femme dans le rock Français aujourd’hui, dans la musique en général?

Déjà de manière très simple je dirais qu’en France on est deux, y’a moi et Izïa qui a clairement une énergie rock, dans le sens où elle ne fait pas semblant. C’est intéressant parce que j’ai entendu dire qu’elle préparait un album en français. Après y’a d’autres filles qui font partie de projets sans en être les leaders, comme dans Grand Blanc, C.A.R.

Si je regarde avec un peu de recul, il n’y a jamais eu 50 000 meufs qui faisaient du rock. Y’a toujours eu des filles dans la musique, mais souvent plutôt dans des genres pop.

Je sais pas si c’est condamnable ou pas mais y’a de grandes artistes femmes aussi connues que des hommes et ça c’est le plus important. Je pense que c’est un milieu beaucoup plus égalitaire même. Cependant il y a parfois des terrains où elles sont moins représentées, mais je ne l’explique pas. Je suis pour les filles qui font de la musique et qui jouent des instruments. Je pense que les filles en France ont une bonne base et je vous invite à faire de la musique.

Après je pense que c’est un peu comme dans tous les métiers. J’ai une amie batteuse qui m’a dit que quand elle répétait avec son groupe, un mec a débarqué de nulle part et lui a dit très maladroitement « Excuse moi, mais pour une fille tu joues hyper bien », elle l’a envoyé bouler (Rires). Il y a une phase où, évidemment, tu dois en faire plus qu’un mec et faire tes preuves. La différence entre les mecs et les filles c’est qu’eux choisissent la technique et elles vont être plus discrètes là-dessus même si les deux jouent tout aussi bien.

On a vu un des textes libres que tu avais écris sur ta page, parlant du livre de Hermann Hesse Le Loup des steppes, ce besoin d’isolement tu l’as connu?

Je suis une grande fan de Hermann Hesse, le premier livre que j’ai lu de lui m’avait été recommandé par une amie c’est Narcisse et Goldmund. Ensuite j’ai lu Le Loup des steppes. Je suis très sensible à l’écriture et on y retrouve beaucoup le thème de l’art, de l’artiste dans la société. Le héros principal représente complètement ce qu’est un artiste, il illustre sa place. Être à la frontière de la société, être dedans en regardant toujours les choses de loin. Il y a toujours ce moment où tu te retires pour mieux observer, ce qui implique beaucoup de solitude, de douleur. C’est ce qui m’a beaucoup marquée dans ce livre. Pour pouvoir être libre il faut subir tout ça. C’est un truc que je ressens aussi en couple, ou avec des amis, quand on se sent seul, on ne peut rien y faire, ça fait partie des choses qui sont pas évidentes, qui m’ont amenée à me poser beaucoup de questions sur ma vie de couple. Parfois t’as peur de ne plus être productive, tu t’éloignes dans une bulle tellement confortable que ça crée un vrai dilemme. Je vais presque foutre la merde dans ma vie pour me sentir mieux.

 

Admires-tu le parcours d’une femme en particulier ? 

Il y a une femme que j’adore c’est Elisabeth Badinter. À un moment j’ai même failli en faire une chanson, quand il y avait l’histoire du mariage pour tous. J’ai failli dire « Elisabeth marry me » parce que j’adore cette femme et son mari. Tous les deux ont apporté de grosses pierres à l’édifice français, Robert contre la peine de mort et Elisabeth pour les droits des femmes. S’il y a une femme c’est sûrement elle. Elle a eu de très beaux discours notamment sur la maternité où elle déculpabilise les femmes. C’est une femme profondément intelligente, classe, magnifique. Je suis très admirative.

Sinon il y aussi Camille Claudel, c’est plutôt la figure de l’artiste incroyable et très touchante qui a vécu une grande injustice. Dans la dernière biographie que j’ai lu sur elle, quelqu’un avait réussi à recueillir des témoignages d’artistes féminines qui avaient travaillé avec elle et qui disait comment on les considérait comme des sous artistes, à l’époque. C’est horrible, sa vie est un vrai drame. Elle a passé la moitié de sa vie en hôpital psychiatrique. Elle aurait pu en sortir mais sa mère, son frère n’ont jamais rien fait pour ça.

Un petit mot sur la liberté d’expression ?

Forcément je suis pour la liberté d’expression. J’ai deux choses à dire sur les dernières actualités. Je me suis beaucoup questionnée quand il y a eu tous les débats avec Dieudonné. Qui doit-on ou non interdire ? Je suis un peu énervée par tout ce qu’on ne peut pas dire à la télé, les débats dont on ne parle pas.

Je n’arrive pas à avoir de réponse sur les gens qui ont des discours haineux : on peut les empêcher de parler certes, mais si ça ne déborde pas à cause d’eux ça débordera de toute façon d’une autre manière.

Pour moi le risque en empêchant les gens de s’exprimer c’est d’aller vers quelque chose de beaucoup plus radical et violent. Je voudrais qu’on puisse parler et en même temps je comprends qu’on puisse ne pas avoir envie de violence verbale dans ces moments. C’est normal qu’il faille la condamner. Brimer ces paroles violentes n’est pas la meilleure solution parce que les gens qui les disent se sont construits sur de la haine au lieu de l’amour.

Y’a des mecs qui faisaient des dessins et on les a tués. On ne tue personne pour ça, on ne tue pas tout court. Rien ne justifie qu’on tue des gens, après il faudrait parler de ce qui est autorisé ou non dans la critique.

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