INTERVIEW : La Féline philosophe, féminine et féministe.

Agnès Gayraud, plus connue sous le nom de La Féline, a sorti son dernier album Adieu l’enfance il y a quelques mois maintenant. Nous l’avons rencontré une froide matinée de décembre : un joli moment où elle nous a parlé de son amour pour la philosophie qu’elle marie avec sa passion pour la pop ; on a par ailleurs pu la questionner à propos de son engagement pour la femme. La Féline ou une artiste complète et cérébrale.

 

 

Agnès, on a vu que dans la vie, en plus de faire de la musique, tu enseignais la philosophie.

En parallèle de la musique, j’ai une formation de philosophie qui me passionne. En ce moment, je donne des cours de métaphysique dans une fac américaine ; j’adore enseigner, comme sur scène il faut être généreux. La différence se trouve dans le rapport que tu as avec ce que tu transmets. Lorsque tu es prof, tu contrôles le savoir que tu transmets, tu sais que ce savoir est globalement légitime, tu n’as aucun doute sur ce que tu enseignes ; sur scène, je produis mes propres musiques et c’est tout un terrain qui s’effondre, je suis plus fragile et me demande quelle légitimité j’ai à être là. C’est vertigineux d’arriver avec ses chansons, de les présenter aux autres, quand on y pense.

 

D’ailleurs tu as beaucoup travaillé sur le lien existant entre la musique et la philosophie.

J’ai fait ma thèse sur Adorno qui a beaucoup écrit sur le modernisme en musique, mais j’ai très peu parlé de pop dans la thèse, plus de sa philosophie en général. Progressivement, je me suis rendue compte qu’il avait écrit sur les musiques populaires enregistrées, dans les années 1940, notamment dans une série d’études qu’il a consacrées à la radio américaine.

 

Justement, il critiquait vivement ce genre de musique..

Oui, il est extrêmement violent, il ne la traite pas de façon esthétique, il l’aborde plutôt à travers une sorte de psycho-sociologie de manipulation des masses. Mais lorsque tu lis un peu en détail ces textes, tu te rends compte qu’ils recèlent une vraie richesse pour l’analyse de ces musiques, même pour celui qui les aime ! Je pense que c’est un ennemi objectif de cette musique tout en étant un allié subjectif : ce qu’il dit de la standardisation de la musique et du rapport art-industrie, tout cela est au cœur des problématiques pop et cette tension entre industrie et art, on la ressent en tant qu’artiste.

 

Cette tension art-industrie se retrouve dans beaucoup de disciplines par ailleurs..

Oui, mais la différence se trouve dans le fait que la pop est née dans l’industrie, c’est grâce aux médias de masse comme la télé ou la radio que la pop est advenue. La pop n’a pas d’origine pure comme la littérature dans le sens où tu peux te référer à des choses très anciennes en littérature, plus pures – même si c’est toujours illusoire. Toujours est-il que cet auteur continu de me passionner y compris dans sa haine pour la pop. Je préfère un vieux con, critique culturel, prenant le sujet au sérieux au point de le haïr plutôt qu’une condescendance un peu molle.

 

The Drone a écrit un article sur celles qui “ont rendu Paris plus respirable en 2014” ; on y parle de toi, qu’en as-tu pensé ?

Oui, il y a des femmes qui font plein de choses dans ce classement, des artistes, des agents, des productrices… C’est assez flatteur d’en être, même si c’est toujours étrange de réunir les femmes alors que les hommes ne sont pas identifiés comme “hommes qui ont rendu Paris plus respirable”. Mais je pense que ça part d’une démarche qui reste intéressante dans le sens où The Drone est très axé musiques électroniques et, il ne faut pas se mentir, c’est quand même très masculin. Je ne parle pas tant de l’activité musicale elle-même, puisqu’il y a beaucoup de musiciennes qui pratiquent ce genre de musique, mais le discours critique reste assez dominé par des hommes : les amateurs de musique, les collectionneurs, les érudits de la pop, et aussi bien dans les musiques électroniques, c’est assez masculin, on voit moins les femmes – c’est aussi à elles de s’imposer d’ailleurs. Je pense qu’il y a pas mal de mecs de bonne volonté qui essaient de s’arracher à eux-mêmes tout présupposé sexiste, il faut espérer que les artistes intéressants soit relayés qu’importe leur sexe… Cet article je ne le prends pas comme quelque chose du type “vous êtes minoritaires, donc on vous consacre un papier”, après tout, ça montre plutôt une réalité, 33 personnes c’est assez conséquent, ça montre qu’il y en a d’autres derrière, ça devient objectif. Et puis l’article a bien marché, il y a eut un vrai retour, ça signifie peut-être aussi quelque chose.

 

Justement, certaines personnes n’ont pas compris qu’on parle exclusivement de femmes. Or les femmes sont moins mises en valeur dans la pop/électro.

C’est un peu ambivalent en fait. Il y a pas mal de femmes dans le monde de la pop. La question est plutôt quel type de femme on attend que tu sois dans ce milieu. Le côté chanteuse décorative a été longtemps mis en valeur – je trouve que Gainsbourg a une certaine responsabilité d’ailleurs sur le sujet… Mais évidemment, c’est tellement réducteur pour toutes les musiciennes qui mènent leur affaire comme compositrices, réalisatrices, etc. Mais on commence par supposer que quelqu’un d’autre fait les choix derrière une femme. Je me rappelle d’une interview de Goldfrapp où elle se plaignait que les journalistes supposent systématiquement qu’elle n’était pas la productrice ni l’arrangeur de ses propres chansons. Avec La Féline, je me suis rendue compte que pour certains indés, à moins de rejouer indéfiniment la beauté effacée de la chanteuse indée discrète, entre Edie Sedgwick, Françoise Hardy et Hope Sandoval disons, c’était un peu suspect d’être un femme dans la pop, ça risquait potentiellement de tomber dans le vulgaire. Et avec ce nom, La Féline, si on ne pensait pas à la référence cinématographique, on pouvait craindre le pire : la chanteuse qui débarque en tenue de latex, avec des oreilles et une fausse queue… En même, j’estime que je suis libre de faire ça aussi, sans être lourdingue, en décalant un peu les choses, en me les appropriant vraiment. D’ailleurs, dans le dernier clip que j’ai sorti, réalisé par Laurie Lassalle, Les Fashionistes (au loin), la costumière m’a habillée comme ça : avec une sorte d’exosquelette, entre une sorte d’alien et de femme chatte-oiseau étrange. Je me sentais très bien dans cette tenue. Inversement, la contrainte du glamour peut être insupportable. Il y a comme une impasse… Mais on a le droit de renoncer aussi bien au registre sexy obligatoire. Par exemple, j’ai dû discuter pas mal avec mon label sur la pochette de l’album parce que pour eux, je ne mettais pas toute les chances de mon côté avec une image aussi distante, voilée, le visage barrée (c’est un accident photographique qui a donné ça, quand le photographe, Alexandre Guirkinger, m’a montré le tirage, on a tout suite compris que ce serait elle la couverture ! Il avait beaucoup écouté le disque et savait très bien de quoi il retournait…)

 

Pour rester dans la lignée de la femme, il y un parcours d’une d’elle qui te semble intéressant, qui te fascine ?

J’ai le droit d’être schizophrène et de me dédoubler ? Il y a des musiciennes que j’admire beaucoup, mais dont je n’aimerais pas avoir la vie, bien trop malheureuse. Je pense notamment à Nico du Velvet Underground qui a ensuite fait des disques solo avec John Cale. C’est une figure de référence pour moi comme dans l’histoire de la pop : elle a quelque chose d’un spectre, d’une parque, séduisante mais inquiétante. Elle a une beauté certaine, avec sa voix très gutturale. Ses textes plongent dans une certaine angoisse existentielle. Dans le Velvet, c’est encore une sorte de poupée, même si un peu bizarre, mais progressivement elle a déployé toute sa puissance de prêtresse sans dieu, presque effrayante, et très émouvante à la fois. Artistiquement, c’est une référence pour moi dans la radicalité de son parcours. On sent bien quand on écoute Desertshore ou Marble Index qu’il n’y a absolument aucun autre enjeu pour elle que celui d’exprimer quelque chose de propre, de singulier et fort. J’aime me souvenir de ça lorsque je compose.

J’adore Simone de Beauvoir, c’est une auteure que j’ai beaucoup lu et travaillé, dans son rapport à Sartre aussi bien sûr. Le Deuxième Sexe est un texte auquel on doit toutes beaucoup ! Elle en a franchement bavé à la sortie de ce livre. Dans certains textes qu’elle reproduit, tu vois le machisme philosophique apparaître sous son jour le plus ridicule ; elle a montré comment les plus grandes philosophies n’ont cessé de reconduire un rapport d’infériorité entre l’homme et la femme, fondé sur des arguments pseudo-philosophiques (la femme est irrationnelle, inférieure physiquement, dotée d’un trop petit cerveau, etc. Bref… Il faut lire ce livre, il est toujours actuel, même si son féminisme aussi doit être discuté. Mais elle fait un grand geste en publiant ça. Je ne pense pas que je serais en mesure de faire un tel geste dans l’histoire de la femme, mais c’est quelqu’un à qui je pense quand je me lance dans un travail, une œuvre. Tout ça m’aide à me raccrocher au fait que je ne suis pas seulement là pour être la compagne charmante des hommes ou de la société, mais que j’ai aussi des choses à faire ici.

 

Donc pour toi le mouvement féministe qu’est ce que ça représente ?

Il existe plusieurs sens du féminisme, c’est un gros dossier ! Au sens politique, c’est prendre des décisions, écrire des manifestes, mener des actions précises. Si, dans un contexte nécessaire, j’étais amenée à ce type de militantisme, je ne le ferais nécessairement pas de manière agressive contre les hommes. S’il y a des choses à faire changer, c’est aussi en nous-mêmes. Je l’éprouve comme quelque chose d’intériorisé assez souvent, comme une auto-limitation. Mon compagnon est écrivain, lui n’as jamais douté qu’il allait faire une œuvre, alors que j’ai mis beaucoup de temps à me dire que j’allais peut-être construire quelque chose.

 

Selon toi, la créativité des femmes est bridée dans notre société ?

Il y a quelque chose d’inélégant à prendre le pouvoir quand on est une femme. Face à des hommes, dans le contexte philosophique comme musical, il y a toujours une petite voix en moi qui veut donner le change en étant d’abord agréable et ensuite, seulement, s’autorise à exprimer ce que j’ai envie d’exprimer. Je suis sûre que pour la plupart des mecs ce n’est pas du tout important. Je pense que si tu as cette exigence d’être agréable aux autres, ça te bride oui, d’une certaine manière. Un côté être-pour-autrui comme dirait l’autre qui te détourne d’un rapport plus direct aux objets, aux choses à transformer. Il y a tout un terrain un peu mouvant où il faut arriver à affirmer quelque chose sans au préalable donner patte blanche, du genre « t’inquiètes, je suis une femme, je ne suis pas dangereuse ». Quand je prends conscience de ça, je me sens complètement féministe. J’ai remarqué que dans les milieux où on évolue les hommes ne sont pas forcément antiféministes, mais ouvert aussi à ce que certaines choses changent. Mais parfois, le machisme te revient à la gueule, et c’est un peu désolant.

 

Tu parlais de glamour, la féminité, est une chose que tu revendiques ?

Oui, parce que c’est aussi un pouvoir, il ne faut pas le nier non plus. Pouvoir au sens où tu le peux. Et même le féminin en son sens le plus conventionnel justement, au sens de la vieille expression du « sexe faible » a une certaine beauté : la fragilité féminine, le côté distant d’une beauté féminine qu’on regarde sans qu’elle vous voie, tous les romans d’apprentissage du XIX e siècle sont sur des femmes que l’on regarde mais qu’on n’écoute jamais parler… Le problème, c’est que tout ça a une certaine beauté. Je ne dirais pas que c’est quelque chose que j’aimerais voir nécessairement disparaître du monde, ce sens là, un peu désuet, du féminin, mais qui signifie quand même quelque chose, qui cristallise un idéal de fascination plutôt que de compréhension, de contemplation plutôt que de dialogue. Il ne s’applique pas exclusivement aux femmes d’ailleurs, on le retrouve dans l’attitude de certains garçons ; je parle du féminin en soi tel qu’il a été identifié dans notre culture, avec sa part de vulnérabilité, de mystère et en même temps un côté un peu inquiétant.

 

Donc selon toi il faut savoir naviguer entre une forme de féminin et un certain féminisme ?

Le mot d’ordre de mon féminisme finalement serait une liberté lucide ; ne rien s’interdire comme possibilité d’expression humaine. Si tu es dans la distance, si tu es dans la fragilité, si tu es dans la confrontation, ou les trois à la fois, vas-y Tu peux aussi être dans une certaine force, dans un engagement qui met complètement à l’arrière plan la séduction. Finalement, il faut arriver à circuler dans tout ça sans rien s’interdire.

 

D’ailleurs, sur scène, tu arrives à ne rien t’interdire, à te libérer ?

L’aspect libératoire de la scène est quelque chose que j’effleure, vers lequel je tends, mais d’une certaine manière, je n’en suis qu’aux balbutiements de ce que j’aimerai faire, de ce que j’aimerais libérer sur scène. C’est ta constitution sociale, ta personne que tu traînes avec toi sur scène. Le nom La Féline c’est une espèce de programme : pour moi le rock se joue dans des zones plus physiques or je suis quelqu’un de très cérébral, de très lucide, je suis un peu gauche dans la vie. Les félins, au contraire, sont très élégants ; je ne dis pas qu’il suffit de m’appeler La Féline pour que je le devienne, c’’est plutôt une sorte de work in progress.

 

Adieu l’enfance à un côté très noir, sombre, comment te l’expliques-tu ?

Mon côté dark est sans doute lié à mon enfance, oui. Cela m’a forgé une personnalité un peu tragique ; les choses que je trouve les plus belles sont souvent les choses les plus tristes, c’est ma sensibilité. Dans l’album, j’ai décidé de l’exprimer sans chercher à faire plaisir aux gens, j’ai voulu aller au bout de ces idées noires, mais exprimées dans un langage simple : ce sentiment d’irréversibilité, de temps qui passe et qui me touche depuis que je suis toute petite. Lorsque ces idées se transforment en quelque chose d’esthétique, cela prend une tournure un peu gothique. Je me sens plus capable de porter une chanson très pop avec des paroles qui ne mentent pas sur ce que je ressens de plus sombre. Certains peuvent être dérangés par ça, s’ils veulent juste de la musique sympa qui leur donne la pêche. Il y a toujours un petit côté monstrueux à mettre de la tristesse dans la pop, censée être une musique de divertissement. D’un autre côté, ça fait partie du rock, la culture freak. En disant freak je ne pense pas forcément à Conchita Wurst, qui m’amuse malgré tout, je pense plutôt à une monstruosité moins évidente, à une bizarrerie à long terme, comme quelque chose qui n’est pas raccord avec ce que l’on attend. J’aime bien l’idée du déséquilibre. Ça explique sans doute mon goût pour Adorno et sa dialectique négative : ce n’est pas dire une chose, son contraire et faire une synthèse, mais c’est dire une chose, son contraire et tenir les deux ensembles, jusqu’à une forme de déchirement. C’est vraiment une pensée du déséquilibre. Je crois beaucoup en la vérité du déséquilibre, cette petite hésitation qui révèle la part insaisissable des choses et des êtres. Les choses figées toujours moins belles, c’est comme un visage trop retouché sous photoshop !

 

Finalement, une vie sans musique est inconcevable pour toi ?

Je n’arrive même pas à me le représenter mais, je serais très malheureuse je pense. Il y a une nécessité, enfin tel que je le vis… Tu me dis « une vie sans musique », et j’ai envie de pleurer. Il y a non seulement l’écriture, mais le chant a vraiment une importance capitale pour moi. Ma mère chantait quand j’étais petite, mes sœurs aussi, on est tous très sensibles à la musique, même si je suis la seule à en avoir fait comme ça. Et le chant, c’est une façon de donner un corps – sonore – à ton âme, c’est tellement puissant. Sans musique, je ne serais pas la même personne. Donc oui la musique est essentielle pour moi, ça me rend heureuse d’en faire, même si ce n’est pas non plus le « parfait état » permanent ! C’est aussi beaucoup de remise en question, mais je ne peux pas faire autrement.

 

De toute façon, ton album a reçu un accueil plus que chaleureux…

Le disque est super bien reçu, ça donne du baume au cœur. Les gens se l’approprient, comme j’ai pu le voir à travers plusieurs chroniques. Je suis allée assez profond en moi-même et finalement les gens s’y retrouvent et je trouve ça génial. Par rapport à la légitimité dont on parlait tout à l’heure, avec cet accueil, je me sens rassérénée, même si je me demande déjà… pour combien de temps ?

 

Justement, il y aura une suite à Adieu l’enfance ?

J’ai très envie de porter ce disque sur scène. Il est assez pudique tout en étant très lyrique dans le sens où il exprime des sentiments. C’est une forme assez contrôlée et sur scène je peux sortir de ce contrôle, plus ça va plus et plus je joue ces chansons. A travers elles j’ai envie d’aller vers un prochain disque qui serait plus dionysiaque : Adieu l’enfance est très apollinien, très maîtrisé, il a quelque chose d’enfantin, à l’image d’un enfant qui parle, une enfant-spectre, une enfant sage aussi, avec ce côté très ouvragé. J’aimerais évoluer vers quelque chose de plus extatique, aller vers un chant plus débridé. La scène est la voie de passage pour un autre disque qui serait un peu plus en rapport avec le corps, qui prendrait des directions plus physiques, plus incertaines.

 

 

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